CAIRN.INFO : Matières à réflexion

Sara Garbagnoli et Massimo Prearo – La croisade « anti-genre ». Du Vatican aux manifs pour tous. (2017). Paris, Textuel « Petite encyclopédie critique », 128 p.

1Parmi les travaux désormais nombreux sur la question des mobilisations conservatrices autour des enjeux de genre et de sexualité, La croisade « anti-genre » se distingue à la fois par sa méthode — l’analyse de discours — et par l’usage assumé d’un ton militant. Sara Garbagnoli et Massimo Prearo, respectivement doctorante en sciences du langage à l’Université Paris 3 et chercheur contractuel à l’Université de Vérone, proposent dans ce court ouvrage une généalogie de l’offensive catholique contre le concept de genre, des années 1970 jusqu’aux mobilisations françaises et italiennes des années 2010. L’objectif général du livre consiste plus précisément à reconstituer tout à la fois la genèse de ce discours et ses réappropriations nationales ou locales par des groupes catholiques. Dans une démarche militante, les auteur∙e∙s entendent également faire la démonstration de la nature « structurellement anti-démocratique » de ce discours (p. 15).

2Contre une vision de sens commun qui tendrait à singulariser le discours anti-genre du Vatican, Sara Garbagnoli dans une première partie engage au contraire à y voir « une reformulation de son discours sur la nature et le statut des hommes et des femmes » (p. 18). Elle commence en effet par rappeler que la « croisade » des années 1990 survient au terme d’une lente métamorphose du discours du Vatican sur la famille amorcée sous le pontificat de Pie XII (1939-1958). Ces décennies marquent un basculement progressif vers l’idée d’un déterminisme corporel total, selon laquelle la maternité constituerait « la fin à laquelle le Créateur a voulu ordonner tout l’être de la femme » (p. 32). Cette maternalisation du corps des femmes se poursuit sous le pontificat de Jean-Paul II, en réaction aux luttes féministes et LGBTQI de la période. Dans ses catéchèses du mercredi matin, compilées et publiées ultérieurement sous le titre Théologie du corps, Jean-Paul II décrit ainsi l’amour hétérosexuel comme la manifestation directe de l’existence de Dieu.

3Ce n’est que dans les années 1990, sous l’effet de l’organisation des conférences internationales de l’ONU de 1994 et 1995 entre autres, que le Vatican s’empare du concept de genre, à la fois pour en critiquer l’usage féministe et pour en proposer une acception alternative. En même temps qu’elle s’engage dans une lutte de définition autour de ce concept, l’Église enrôle alors un certain nombre d’universitaires catholiques pour apporter une caution scientifique à son projet moral. Si plusieurs appellations circulent côte à côte au départ (« théorie du genre sexuel », « théorie du gender queer »), la plupart disparaissent rapidement au profit d’une dénomination unique : la « théorie du genre », définie officiellement — et religieusement — comme un simple reflet du sexe. Dans les derniers paragraphes de cette première partie, Sara Garbagnoli invite enfin à considérer l’hypothèse selon laquelle l’engagement de l’Église contre le concept de genre, loin de constituer une simple querelle sémantique, traduit en réalité « l’intention du Vatican de vouloir garder (ou reprendre) le monopole du pouvoir d’établir la définition légitime de ce qu’est une famille » (p. 61). Dans cette perspective, le genre ne serait plus à prendre comme un simple concept critique mais, par extension, comme le cache-sexe de thématiques centrales dans le discours catholique telles que la famille, la reproduction de l’ordre social, ou l’homosexualité.

4En seconde partie de l’ouvrage, Massimo Prearo délaisse le Vatican et la curie romaine pour s’intéresser aux déclinaisons nationales de la croisade anti-genre en France et en Italie. Dans l’intention d’« identifier les profils des acteurs » (p. 68), le parti pris de l’auteur consiste ici à appréhender cette croisade comme une opportunité de réactualisation pour des groupes catholiques « en sommeil », depuis l’échec des mobilisations des années 1990, contre le Pacs en France par exemple. Loin des arcanes du Vatican, les think tanks bruxellois et l’assemblée des évêques de France ont ainsi constitué les « laboratoires de production d’un savoir anti-genre » (p. 70) au sein desquels les universitaires — psychanalystes, historiens ou juristes —, sollicités comme experts, ont été particulièrement nombreux. L’expertise semble en effet avoir constitué l’un des éléments majeurs du répertoire d’action de la croisade anti-genre, vraisemblablement pour mieux en « déguiser la matrice ‘catholique’ et confessionnelle » (p. 78) comme le suppose Massimo Prearo. Dans ce répertoire, les conférences ont également occupé une place de choix, tout à la fois lieux d’information, de mobilisation, et de construction d’une véritable « revanche identitaire des catholiques » (p. 96) dans un contexte de démocratie sexuelle.

5En s’attachant à réinscrire l’offensive des années 2010 dans la continuité des transformations du discours catholique sur la famille survenues depuis le milieu du xxe siècle, La croisade « anti-genre » éclaire indéniablement d’un jour nouveau les récentes mobilisations, dont les organisatrices ainsi que certains observateurs ont parfois souligné avec un peu d’empressement le caractère inédit. Par leur ampleur, les ‘manifs pour tous’ françaises et italiennes contrastent certainement avec la relative confidentialité des mobilisations des décennies précédentes, alors restreintes aux milieux catholiques traditionalistes. Par leur argumentaire, elles s’inscrivent en revanche dans la droite ligne des éléments discursifs progressivement mis en place par le Vatican depuis le milieu du siècle dernier, bien plus qu’elles n’opèrent un renouveau de la rhétorique catholique. Le travail de Sara Garbagnoli et Massimo Prearo présente secondement l’intérêt de souligner la contribution à cette croisade anti-genre de mondes sociaux divers, et de rompre ainsi avec la focalisation de la plupart des travaux existants sur les collectifs militants. D’un point de vue conceptuel, la cause anti-genre apparaît bien moins comme un champ que comme un espace investi par différents types d’acteurs, religieux, politiques ou militants bien sûr, mais également experts ou universitaires.

6Au-delà de ces apports, l’ouvrage présente un ensemble d’aspects qui pourront plaire ou surprendre selon la manière dont on l’appréhende. Parmi ces aspects, l’absence de méthodologie explicite distingue l’ouvrage du reste de la littérature spécialisée et signale d’emblée sa tonalité militante. En dehors de quelques lignes en introduction indiquant qu’il a été rédigé à partir de recherches personnelles et d’observations de terrain, le dispositif d’enquête utilisé ne fait en effet l’objet d’aucun réel développement. On peut également être surpris de la faible mobilisation de concepts sociologiques et de l’usage par les auteur·e·s de notions relativement peu définies telles que celle de « concept-bidon » (p. 51), utilisée en l’occurrence pour désigner les étiquettes appliquées par le Vatican au vocabulaire féministe (« idéologie du genre », « théorie du gender queer », etc.). Plutôt que d’y voir des concept-bidons, des techniques de déformation ou des « mésusages conceptuels » (p. 50), peut-être aurait-il été possible, pour éviter de tomber dans la logique dénoncée, de raisonner en termes de luttes de définition et de restituer ces luttes. En dehors du fait qu’il attribue au Vatican une intention qui reste à objectiver, le raisonnement en termes de déformation semble d’autant moins approprié que coexistent encore aujourd’hui dans le champ académique différents usages du concept de genre, dont Sara Garbagnoli retrace d’ailleurs la généalogie dans les premiers chapitres.

7Enfin, toujours sur le plan de la méthode, le choix de l’analyse de discours tend parfois à désincarner le propos des auteur∙e∙s. En l’absence d’éléments sur les carrières militantes, l’intention affichée « d’identifier les profils des acteurs » (p. 68) s’avère plus déclarative qu’autre chose. L’intérêt serait pourtant grand à retracer les parcours de vie et les trajectoires professionnelles des lobbyistes universitaires engagé∙e∙s dans cette croisade anti-genre dont peu de travaux font état jusqu’à aujourd’hui, pour saisir, au-delà des motivations religieuses apparentes, tous les ressorts de leur engagement.

8Pour autant, tous ces aspects ne constituent des problèmes à proprement parler qu’à la condition qu’on n’appréhende La croisade « anti-genre » que comme un ouvrage de sociologie des mobilisations. Lu comme un texte militant, le livre de Sara Garbagnoli et Massimo Prearo prend alors tout son intérêt en apportant à celles et ceux qui le souhaitent un regard critique et documenté sur les récentes mobilisations françaises et italiennes.

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Simon Massei
Doctorant en sciences politiques, CESSP

Marie Duru-Bellat – La tyrannie du genre. (2017). Paris, Presses de Sciences Po, 310 p. & Nicole Mosconi – Genre et éducation des filles. Des clartés de tout. (2017). Paris, L’Harmattan « Pédagogie : crises, mémoires, repères », 210 p.

10Dans un article de 2008, évoquant les « tentatives de transposition des grandes théories sociologiques pour expliquer les inégalités de sexe dans le système scolaire français », Nicole Mosconi prenait Marie Duru-Bellat comme représentante de la théorie de l’individualisme méthodologique de Raymond Boudon et se classait elle-même dans les « théories marxistes de la domination » [1]. Cette divergence méthodologique fondamentale ne semble toutefois pas être une grille de lecture adaptée pour appréhender les deux ouvrages, dont la complémentarité est davantage le résultat d’un contraste disciplinaire. En effet, si les deux livres abordent la question du genre en éducation, celui de la philosophe Mosconi l’examine depuis une perspective historico-épistémologique marquée, en accordant une place importante à l’instruction et aux savoirs ; celui de la sociologue Duru-Bellat propose un regard plus psychosociologique et lit l’éducation d’abord comme socialisation et comme pratique(s). La première analyse ainsi le sexisme dans l’enseignement et la scolarité et sa critique, du xviie siècle à aujourd’hui, notamment à travers des figures comme Molière, Jean-Jacques Rousseau, Mary Wollstonecraft ou encore Fénelon, affirmant que « la question de l’accès des femmes aux savoirs, en particulier aux savoirs savants […] a joué un rôle crucial » dans les idéologies sexistes (p. 20). La seconde développe l’apprentissage « par corps » du genre sous l’angle de la socialisation, de la naturalisation, et de l’essentialisation des « identités », retenant que « la socialisation de genre est moins un apprentissage d’idées qu’un apprentissage pratique » (p. 25-26). Autre contraste, La tyrannie du genre est un texte qui peut introduire aux études de genre du fait de son ambition synoptique et de son ton à la fois engagé et accessible, tandis que Genre et éducation des filles. Des clartés de tout reprend des recherches davantage spécialisées qui sont plus longuement détaillées. Ces dissemblances n’empêchent pas de nombreux points de rencontre, dont l’analyse permet de saisir la riche complémentarité des deux textes. Pour mettre en évidence cette dernière, j’ai choisi de m’attarder ici sur deux questions traitées par les autrices : celle de la naturalisation / biologisation du genre et celle de la mixité / coéducation.

11Mosconi replace la biologisation, comme phénomène déterminant dans la définition du sexisme contemporain, dans son contexte historique : la conception normative de la nature qui devient le fondement d’un ordre sexué à partir du xviiie siècle, et plus clairement encore au xixe siècle, est mise en lumière à travers l’examen des écrits du médecin Georges Cabanis, typiques de l’anthropologie naturaliste héritée des Lumières. Fille du matérialisme, qui puise lui-même ses principes dans l’empirisme, une ‘science de l’Homme’ qui rejette toute explication métaphysique ou divine se développe au moment de la Révolution, avec pour mot d’ordre que « l’étude des phénomènes physiques est l’unique moyen d’éclairer les questions morales » (p. 70). Cette « physique de l’homme » est donc également une physique de « la femme », et les différences d’« organisation corporelle » sont traduites par une division sexuée des penchants, des habitudes et des rôles — et par conséquent des idées et des passions. On comprend alors que si la substitution de la nature au dogme chrétien a été l’occasion de fonder les revendications d’égalité politique — en particulier à travers la théorie des « droits naturels » — elle a également porté avec elle une idéologie déterministe sexiste et raciste. Duru-Bellat reprend l’actualité de cette « quête d’explications naturelles aux différences » (p. 145), dont l’omniprésence contemporaine tend paradoxalement à occulter les désaccords qui la traversent et la fragilité d’un certain nombre de ses ‘résultats’. Elle met l’accent sur ces deux derniers aspects, notamment à partir de travaux en épistémologie de la biologie. Le « regard des sciences de la vie » permet lui-même de remettre en question le binarisme sexué, le sexe « biologique » désignant « des phénomènes complexes, notamment quand on explore ce qu’il signifie bien au-delà des êtres humains » (p. 147). Ce binarisme constitue néanmoins un biais omniprésent dans les recherches et pratiques biomédicales, comme en témoignent les maltraitances subies par les personnes intersexes ou encore la façon dont sont orientés les travaux en endocrinologie. La déconstruction du naturalisme est ainsi l’un des moments pivots des deux ouvrages, à travers un travail d’historicisation pour Mosconi et par une démarche proche des Sciences and Technology Studies pour Duru-Bellat.

12Les deux autrices sont sans conteste parmi les chercheuses françaises en études de genre qui portent les regards les plus critiques sur les effets et les intérêts de la mixité en éducation. En cela, elles sont les héritières des désillusions des féministes de la deuxième vague qui, contrairement à leurs sœurs de la vague précédente, ne voient plus dans la coexistence des sexes en éducation le moyen ultime pour rendre réelle l’égalité [2]. En effet, si la coéducation portait une promesse égalitaire pour beaucoup de militantes des années 1900, cette idée est remise en question au moins depuis l’article célèbre de Liliane Kandel sur « l’école des femmes et les sciences de l’homme » (Les temps modernes, 1974). Dans La tyrannie du genre, Duru-Bellat passe en revue les différents phénomènes étudiés par la sociologie qui permettent de la caractériser comme une « police des mœurs réciproque » (p. 57) : la socialisation croisée qu’elle implique a ainsi pour effet de (stéréo)typer les comportements des filles et des garçons, avec des conséquences sur les performances scolaires, sur l’estime de soi ou encore sur les aspirations professionnelles. Mosconi remet quant à elle en perspective historique le passage de la « coéducation » à la « mixité » ; si le premier terme désigne un projet proprement pédagogique, le second fait d’abord référence prosaïquement à une coexistence nécessaire « pour des raisons d’économie budgétaire » (p. 171). Bien que la mixité soit présentée dans les textes officiels comme un moyen pour l’égalité depuis les années 1980, elle reste, au mieux, ‘ambiguë’ à cet égard — elle peut en effet être justifiée par une idéologie de la complémentarité des sexes comme par une ambition de subversion des normes de féminité et de masculinité. Les deux chercheuses n’invitent toutefois pas à renoncer à la mixité : Duru-Bellat affirme qu’il est « nécessaire de penser davantage la mixité en termes explicitement éducatifs » (p. 62), et Mosconi avance qu’une véritable mixité — à savoir la coexistence de singularités — est une utopie nécessaire.

13Par-delà la diversité des thématiques abordées, un fil conducteur semble traverser l’ouvrage de Duru-Bellat : penser le genre à partir de la question de l’identité ou des identités serait aller au-devant d’apories aussi bien théoriques que pratiques. Cela « n’expose pas seulement à des pressions psychologiques, cela contraint aussi les représentations et les pratiques politiques en matière d’égalité » (p. 11) ; l’autrice montre avec justesse les possibles dérives psychologisantes d’une telle démarche, l’occultation des questions de redistribution, ou encore les impasses de l’interprétation néolibérale de l’émancipation et de la libération. Dans le prolongement de cette critique, on peut notamment s’interroger sur les outils théoriques qui peuvent favoriser cette façon de poser le problème, notamment la notion de stéréotype, qui invite à se focaliser sur la ‘face subjective’ de la domination ou encore sur certaines approches relevant de la psychologie sociale. De même, mettre l’accent sur la dimension symbolique en ne traitant pas « les formes les plus ostensibles, matérielles, concrètes des inégalités » (p. 12) comme le fait l’autrice, ne favorise-t-il pas une formulation ‘identitaire’ du problème ?

14L’ouvrage de Mosconi appréhende d’abord l’éducation depuis les savoirs, l’enseignement et l’instruction ; après l’examen de trois siècles de rapport au savoir féminin marqué par la domination masculine, l’ouvrage s’achève sur les apports de la lutte féministe, liant libération des femmes et instruction des filles. En faisant de la mixité le dernier objet de l’ouvrage, elle appréhende l’éducation dans un sens plus éthico-pratique, et la question des savoirs — leur construction comme leur transmission — semble passer au second plan. La partie prospective et positive — « utopique », pour reprendre les termes de l’autrice — s’élabore ainsi davantage à l’endroit de l’apprentissage pratique qu’en terrain épistémologique. Dans le prolongement de la première partie de l’ouvrage, cette utopie nécessaire pourrait inclure le tournant que représentent les épistémologies féministes, qui visent à reconnaître les femmes non plus seulement comme « sachantes », mais également et surtout comme « savantes », pour reprendre la distinction de Mosconi (p. 132). En effet, comme la philosophe le rappelle ailleurs, l’accès à l’instruction des femmes les a d’abord cantonnées au rôle de « transmetteuses » expatriées de leurs propres expériences / savoirs.

15Les deux ouvrages offrent des perspectives complémentaires et d’un grand intérêt sur la question du genre en éducation au sens large. En diversifiant les entrées et les exemples, le travail de Duru-Bellat réussit à rendre sensible le caractère proprement tyrannique du genre, avec tout ce qu’il implique de contraintes, de souffrances et de limitations dans l’existence des individu∙e∙s. En analysant une histoire dans laquelle les femmes luttent pour conquérir l’accès aux « clartés de tout », Mosconi redéfinit féministement un idéal d’émancipation hérité des Lumières.

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Vanina Mozziconacci
Post-doctorante (LabEx COMOD/Triangle, ENS de Lyon) et agrégée de philosophie

Judy Wajcman – Pressed for Time. The Acceleration of Life in Digital Capitalism. (2016). Chicago & London, The Chicago University Press, 215 p.

17Pressed for Time interroge l’effet de la généralisation des technologies numériques sur notre rapport au temps et au travail. Le livre s’ouvre sur une critique du déterminisme technologique, soit l’idée selon laquelle l’accélération des télécommunications conduirait mécaniquement à une accélération de la vie sociale. Convoquant les Science and Technology Studies (STS), dont elle est l’une des principales spécialistes outre-Manche, Judy Wajcman rappelle que les technologies sont co-construites par des usages sociaux pluriels et socialement situés.

18Les deux premiers chapitres, ainsi que celui de conclusion, richement documentés, proposent une réflexion théorique et historique sur la construction sociale du temps, envisagé non pas comme une unité de compte universelle, mais comme le produit de dispositifs et de pratiques sociotechniques. Wajcman reconstitue le processus historique par lequel la vitesse et le changement sont devenus des marqueurs de progrès et de modernité, en lien avec l’essor de la bourgeoisie, dont le statut social s’affirme par la mise en scène de l’empressement davantage que de l’oisiveté. Elle remet ensuite en perspective l’idée selon laquelle la connectivité numérique amoindrirait notre capacité à nous concentrer sur une seule tâche à la fois. L’autrice souligne que l’augmentation du temps de travail polychronique (multitâche) au détriment du temps monochronique (dédié à une seule activité) est aussi une extension des contraintes du travail domestique assigné aux femmes vers le monde plus masculin du travail salarié. Elle rappelle par ailleurs que le temps de travail (abstrait, homogène, mesurable et échangeable sur le marché) est une notion inventée pour mesurer le travail salarié qui s’adapte mal au temps de travail domestique, lequel est davantage processuel, pluriel et relationnel.

19Le troisième chapitre expose le paradoxe selon lequel nous recourrons au smartphone pour mieux nous organiser, être plus autonomes et gagner du temps, tout en identifiant cet objet comme un facteur de stress, de distraction, de désorganisation et de dépendance. Le smartphone apparaît en effet à la fois comme une solution à la complexification des agendas et comme partie prenante du problème de l’extension, de l’intensification et de la fragmentation du temps de travail. La démarche de Wajcman consiste à déplacer le regard des seules technologies de communication vers le contexte plus large des organisations du travail, envisagées comme des assemblages sociotechniques.

20Les chapitres 4 à 6 proposent une élucidation sociologique de ce « paradoxe temps-pression » ou « paradoxe de l’autonomie » (Mazmanian, Orlikowski et Yates) à partir d’une enquête menée en Australie sur les usages du smartphone dans les différents espace-temps de la vie quotidienne. L’enquête croise l’analyse d’entretiens compréhensifs avec l’analyse de relevés d’appels et de journaux de bord à travers lesquels les participant·e∙s ont été invité·e∙s à rendre compte de manière plus qualitative de leurs télécommunications. La limite de cette enquête (tout comme de la littérature scientifique convoquée) est de se concentrer principalement sur l’expérience des femmes et des hommes en ménage hétérosexuel vivant dans des pays anglophones occidentaux.

21L’analyse de l’enquête se concentre sur la construction sociotechnique, via les outils numériques, des inégalités temporelles entre classes sociales et groupes de sexe. Judy Wajcman s’intéresse ici à l’inégale répartition de la capacité à organiser son temps, à contrôler son rythme de travail, à se rendre indisponible aux sollicitations et à se ménager des temps de loisir et de repos. Ces inégalités temporelles portent moins sur la quantité que sur la qualité — la ‘densité’ — du temps libre : le fait de bénéficier — entre autres par l’achat du temps de travail des femmes non blanches des classes populaires — de longues plages horaires au cours desquelles l’activité reste ininterrompue, à l’écart des impératifs du travail domestique et parental.

22Cette démarche permet de déplacer le problème du smartphone au travail en l’envisageant avant tout comme une technologie du care. Les trois quarts des appels et la moitié des messages des personnes enquêtées sont en effet dirigés vers la famille et les proches. Cette technologie est ainsi au centre des pratiques d’entretien des liens familiaux. Tandis que la majorité des hommes cadres soulève en entretien le problème de l’interruption du loisir par les télécommunications professionnelles, la majorité des femmes cadres soulève, quant à elle, le problème de l’interruption du travail au bureau par les sollicitations familiales et domestiques. L’usage du smartphone s’inscrit alors dans une « rationalité nourricière » (Karen Davies) qui s’actualise à travers une présence continue auprès des proches. À rebours des discours marketing androcentrés et technocentrés sur le « foyer du futur » hyperconnecté, ces résultats d’enquête amènent Wajcman à renouveler l’appel des STS féministes à ne pas séparer les ‘nouvelles’ technologies des autres technologies domestiques qui participent de la reproduction sociale du foyer et de la famille.

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Florian Vörös,
Sociologue – Université de Lille, Groupe d’études et de recherche interdisciplinaire en information et communication.

Patricia Hill Collins – La pensée féministe noire. Savoir, conscience et politique de l’empowerment. (2016). (Traduit de l’anglais [États-Unis] par Diane Lamoureux). Montréal, Remue-Ménage, 478 p.

24Avec La pensée féministe noire. Savoir, conscience et politique de l’empowerment, Patricia Hill Collins trace les contours du Black Feminism contemporain. Dans ce but, Collins effectue un travail d’exhumation pour redonner la voix et traduire la pensée des nombreuses intellectuelles et activistes noires qui ont développé la résistance et l’autodéfinition des Africaines-Américaines. Ce travail historiographique s’accompagne de la construction d’un cadre épistémologique propice à la reconnaissance du Black Feminism comme mode valide de connaissances dont l’apport est crucial pour développer et solidifier l’empowerment des Africaines-Américaines. Ce savoir spécialisé, valorisant leur expérience, est une théorie émancipatrice autant que réflexive.

25La démarche de présentation des idées, triplement originale, récuse un mode de théorisation moniste. D’abord, cette pensée construite par une unité dialogique empreinte à une double horizontalité d’énonciation. Les idées de Collins s’incarnent dans une voix ramenée au niveau des voix étouffées au cours de l’histoire. Ces voix sont celles des intellectuelles, activistes, autrices et artistes Africaines-Américaines qui, depuis la lutte pour l’abolition de l’esclavage, ont façonné le Black Feminism et ont permis sa survivance. Elles construisent la pensée féministe noire et lui donnent corps. Articulées ensemble dans une harmonique, elles participent à la construction d’une épistémologie singulière. Ensuite, Collins repousse une structuration par écoles. Sa théorie critique du monde social dialogue avec la pensée marxiste, la sociologie, le féminisme, le postmodernisme et la philosophie afrocentrique. De la voix de l’autrice, une voie chemine vers une politique de l’empowerment. Enfin, sa démarche abolit le caractère ascendant des théories féministes traditionnelles : l’autrice ne prend pas la perspective des femmes blanches comme point de référence pour y inclure la voix des femmes noires. Le Black Feminism est une pensée politique propre, loin de se réduire, à être une critique du ‘féminisme blanc’. La parole de l’autrice est décolonisée. Sa voix bouleverse les frontières traditionnellement instituées entre les femmes à la marge et celles au centre. La pensée féministe noire se construit dans un processus dynamique qui abolit les lignes de démarcations entre les théories et les pratiques : les idées et les actions se rencontrent et forment un tout. De plus, cette philosophie transcende les barrières de classe et de race tout en décloisonnant les lieux d’énonciation du féminisme. Les catégorisations des lieux de formation des idées et des espaces pour leur mobilisation sont socialement construites par une dichotomie entre le savoir et l’action militante. Cette pensée construite dans une unité dialogique se diffuse dans une société où les femmes doivent toutes être considérées comme des actrices de leur propre construction intellectuelle, artistique et militante sans faire intervenir un cloisonnement entre ces domaines.

26Composé de douze chapitres structurés dans trois parties, l’ouvrage présente le contexte d’émergence du Black Feminism, explique sa portée analytique et pose les fondements de son épistémologie. Il s’avère incontournable pour toutes les personnes qui souhaitent avoir des outils intellectuels pour analyser et dépasser les actuelles apories du féminisme tout en examinant les points aveugles de la justice.

27Par sa typologie des domaines hégémonique, disciplinaire, structurel et interpersonnel du pouvoir, Collins conteste la prétention à la promotion de la justice sociale des institutions politiques et sociales comme les systèmes éducatif ou judiciaire. L’originalité de ce procédé réside dans l’examen d’une « matrice de la domination » d’où ces institutions sont enracinées. Cette grille de lecture permet d’explorer des débats contemporains et de mieux comprendre certaines des revendications des groupes minoritaires. Sur le plan de la compréhension des luttes de résistances, Collins rompt avec une conception étriquée du syndicalisme et du militantisme. L’autrice montre que les modalités propres à la militance des Africaines-Américaines échappent aux classifications habituelles du militantisme. L’immense travail historiographique de Collins sur le militantisme donne corps à sa redéfinition. Elle soutient l’autodéfinition des femmes Africaines-Américaines comme des résistantes plutôt que des femmes asservies. D’ailleurs, l’autrice montre combien l’autodéfinition est un pouvoir comme le savoir en est un.

28Publié en 1999 dans une version qui sera révisée en 2009, il est heureux que l’ouvrage devenu canonique dans les études féministes anglophones soit, désormais, traduit en français. Il est étonnant que la richesse du Black Feminism ne soit pas si (re)connue dans les études féministes francophones. La lecture de Collins dépassera cette lacune, car l’autrice propose une réflexion approfondie sur les modes de construction des savoirs et leur reconnaissance. Elle examine les raisons pour lesquelles le Black Feminism est l’objet d’une violence épistémique. Sa réflexion ébranle certaines certitudes sur l’ouverture des études féministes à la diversité des perspectives. Heureusement, le Black Feminism contient l’antidote au poison qui l’assaille. Comme cette pensée s’incarne dans l’énonciation du sens donné à la culture, l’histoire, la tradition des Africains-Américains, son épistémologie est une arme de résistance à la violence. Puisque actions et pensées travaillent de concert, ce savoir allant de l’empirie à la conceptualisation véhicule une sagesse collective et libère les personnes qui la produisent de la lecture que les puissants font de leurs expériences. Pour qui a sérieusement l’intention de réfléchir aux rapports entre savoirs et pouvoirs ainsi qu’à l’inclusion des femmes racisées et des enjeux qui les concernent en salle de classe, le livre de Collins est d’un apport majeur. L’intérêt de l’ouvrage est encore renforcé par la place qu’il occupe dans un domaine émergent : le féminisme transnational. Il présente une analyse pertinente des injustices de genre dans l’économie mondialisée et leur répercussion pour toutes les femmes noires en contextes diasporiques. Cela permet également de mieux comprendre les dimensions transnationales d’un mouvement tel que Black Lives Matters. En somme, La pensée féministe noire est d’un apport essentiel pour déconstruire — quelle que soit notre position sociale, notre origine, notre nationalité, nos croyances, notre sexualité —, les thèmes et les débats actuels du féminisme. À l’heure où l’intersectionnalité cherche sa voie dans le monde francophone et où se développe une riche réflexion sur la place des femmes noires en contexte minoritaire, la traduction du livre de Patricia Hill Collins est plus que bienvenue. L’ouvrage alimentera une réflexion qui ne fait que s’amorcer sur la justice raciale et les injustices épistémiques. Il donnera aussi à dépasser les impasses d’une vision stéréotypée des femmes afro-descendantes en leur redonnant une voix que les discriminations systémiques ne font que trop étouffer.

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Agnès Berthelot-Raffard
Université du Québec à Montréal

Maira Abreu – Feminismo no exílio. O círculo de mulheres brasileiras em Paris e o grupo latino-americano de mulheres em Paris. (2016). São Paulo, Alameda, 290 p.

30Environ une décennie avant que le féminisme dit ‘de la deuxième vague’ n’émerge en France, l’Amérique du Sud avait déjà vécu une période d’effervescence sociale et culturelle, produite par les luttes paysannes, ouvrières et étudiantes et ayant comme principale conséquence la mise en question des règles sociales. Ce moment est brutalement interrompu par des coups d’État remplaçant des gouvernements progressistes par des régimes dictatoriaux. Des femmes militantes ou proches de la gauche s’exilent en France pour fuir cette vague de répression. Au contact du MLF (Mouvement de libération des femmes), elles y retrouvent des outils pour réinventer leurs engagements politiques.

31Feminismo no exílio (Féminismes en exil) est le résultat de la recherche de master de Maira Abreu. Son enquête a été réalisée grâce aux archives du CIM (Centre d’information femmes, de l’acronyme en portugais) et à partir de 25 entretiens menés avec d’anciennes exilées sud-américaines, surtout brésiliennes, en France. Archives et entretiens cherchent à reconstruire l’histoire du militantisme de deux groupes : le Groupe latino-américain de femmes, qui se réunit entre 1972 et 1976 et publie 17 numéros de la revue Nosotras (« nous » au féminin, en espagnol), et le Cercle de femmes brésiliennes à Paris, qui existe au sein et en parallèle du MLF entre 1976 et 1979.

32Quelques éléments, exposés dans le deuxième chapitre, sont particulièrement importants pour la compréhension de l’avènement des groupes féministes d’exilées. Le premier est l’effervescence des années pré-dictature. Ensuite, à l’arrivée, le choc provoqué par la réception différenciée, par les militant∙e∙s français∙e∙s, des hommes et femmes qui ont participé à la lutte armée. Abreu parle d’une idéalisation par la gauche française du « héros de libération latino ». La participation des militantes est invisibilisée. En France, elles se trouvent obligées de travailler dans des travaux précaires, tandis que leurs homologues masculins font le tour des milieux ‘gauchistes’ et se concentrent uniquement sur la réorganisation de la lutte. Ce ‘double déclassement’ constitue donc les fondements d’une prise de conscience féministe.

33Perdues face à l’extrême incertitude d’un exil politique et se posant des questions sur ce que c’est d’être femme et étrangère, le groupe latino-américain est porté surtout par Danda Prado, arrivée en France en 1970 pour écrire une thèse sur la ‘question de la femme’. Son groupe, au début un espace d’aide mutuelle entre femmes, pragmatique et pas particulièrement politisé, finit par entrer dans des débats plus denses et organise une publication : la revue Nosotras. Celle-ci, censée tout simplement systématiser leurs débats, gagne en importance et provoque des discussions au sein de la communauté d’exilées. Elle ouvre la voie à ce qui peut être considéré comme son héritier, le Cercle des femmes brésiliennes à Paris.

34Au début, la découverte du féminisme à l’étranger est aussi la découverte d’une autre culture ; la réflexion critique des exilées est située par rapport à une expérience historique, géographique, biographique et matérielle. Ainsi, dans un premier temps, les femmes latino-américaines se demandent si le féminisme ne résulterait pas de l’industrialisation (ce qui les exclurait de l’expérience féministe, vu l’état préindustriel de la plupart des nations sud-américaines à cette époque). Les discussions entre femmes et les actions de solidarité font évoluer leurs débats jusqu’à la conclusion d’un vécu d’oppression commun (par rapport à leurs homologues du Nord), mais qui ne pourrait pas être compris hors des débats sur le sous-développement ou l’impérialisme.

35Feminismo no exílio est aussi très intéressant car il nous permet d’accéder à une compréhension de tous les groupes et mouvances de la gauche brésilienne de l’époque, révolutionnaire ou non. Cependant, même si Maira Abreu cherche à mettre en évidence les liens des féministes avec la gauche brésilienne et avec les différentes tendances du MLF, les imbrications qu’elle souligne demeurent parfois difficiles à saisir.

36Néanmoins, peut-être plus importante encore que la spécificité des luttes nationales, la réflexion de ces groupes se concentre sur la question de l’autonomie de la lutte des femmes. Elle est essentielle pour le Cercle des femmes brésiliennes à Paris, groupe né des organisations de gauche arrivées après 1973 et plus profondément liées à la lutte armée.

37Le premier nom du Cercle est le Groupe brésilien de femmes révolutionnaires. Ses débuts sont reliés à un groupe d’études organisé par des militantes du Parti communiste brésilien. Pendant l’année 1977, il passe du débat théorique à l’organisation de rencontres et de congrès ; des permanences sur la santé et la sexualité des Brésiliennes sont instaurées par le planning familial. Le Cercle produit moins de publications que le groupe latino-américain ; le tract « Pour une tendance féministe révolutionnaire » est néanmoins très important en termes de popularisation du féminisme parmi les exilées brésiliennes. Tiraillées entre l’idée d’une expérience féminine homogène et l’insistance sur l’autonomie nécessaire de la lutte des femmes, la résolution de la tension se fait par l’incorporation de l’ambiguïté, et fait écho aux réflexions sur les luttes nationales. L’oppression serait une expérience commune à toutes les femmes, mais qui s’exprime différemment pour chaque classe.

38Après l’amnistie de 1979, le retour des brésiliennes ‘féministisées’ est le thème de la conclusion du livre. Le processus d’incorporation du féminisme par les participantes des groupes étudiés ne veut pas dire que la réflexion féministe arrive au Brésil par ce biais. Les témoignages des exilées mentionnent le besoin de « réapprendre » les réalités brésiliennes, leur construction pratique et théorique ne correspondant pas nécessairement aux priorités des féministes restées au Brésil.

39Feminismo no exílio étudie une histoire féministe qui dépasse largement les cadres nationaux. Écrit en portugais, ce livre demeure un ouvrage qui explore certains pans du féminisme français et la manière dont il s’articule à l’histoire brésilienne. Ainsi, dans sa préface, Maria Bethânia D’Avila rappelle qu’il n’y a pas de compréhension de la deuxième vague au Brésil sans réflexion sur la résistance à la dictature. Les scissions et retrouvailles entre féministes françaises, féministes exilées, et féministes politisées au Brésil sont aussi importantes et tissent des liens inattendus. La dictature brésilienne, comme le MLF, font partie des ingrédients de la deuxième vague du féminisme brésilien tandis que l’histoire du MLF, à son tour, s’écrit également en langue étrangère.

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Izadora Xavier
Doctorante, Cresppa-GTM – Université Paris 8

Pauline Delage – Violences conjugales. Du combat féministe à la cause publique. (2017). Paris, Presses de Sciences Po « Académique », 262 p.

41Issu de son travail de thèse, le livre de Pauline Delage retrace l’histoire de la lutte contre les violences conjugales des années 1970 à nos jours à travers une approche comparative originale entre la France et les États-Unis.

42Le premier chapitre décrit l’émergence de la lutte contre les violences conjugales et sexuelles. L’autrice revient sur la prise de conscience collective dont les viols et leur ampleur ont fait l’objet au début des années 1970 et sur l’émergence du problème des violences conjugales qui s’en est suivie. Ces formes de violences sont dénoncées par les féministes comme étant « les produits du contrôle et de la domination des hommes qui s’exercent jusque dans l’intimité des femmes » (p. 19), autrement dit comme des instruments de contrôle social, notion développée par Jalna Hanmer en 1977. Des deux côtés de l’Atlantique, les militantes composent avec les mouvements de gauche et d’extrême gauche qui voient dans la lutte contre les violences sexuelles une attaque indirecte à l’égard des populations migrantes en France et noires aux États-Unis, en particulier parce qu’elle implique le recours à un système judiciaire accusé de reproduire les inégalités sociales et raciales. Le discours des féministes dénonçant les violences envers les femmes ne pointe pas uniquement la responsabilité individuelle des auteurs, mais aussi la responsabilité collective d’une société structurée par et pour les hommes. Les premières réponses apportées sont la création de centres d’accueil pour femmes victimes de violences sexuelles, rape crisis centers, ou de violences conjugales, shelters.

43Le deuxième chapitre est consacré aux ‘actrices’ de la lutte. À l’aide d’entretiens, l’autrice analyse la double dynamique qui s’est mise en place avec le développement des structures d’accueil. D’une part, les militantes se sont professionnalisées dans certains secteurs d’activité venant en aide aux femmes victimes : le secteur social en France et celui de la santé mentale aux États-Unis. D’autre part, en travaillant dans la lutte contre les violences conjugales, des travailleuses sociales se sont politisées et sont, sans forcément se dire féministes, « entrées en féminisme » (p. 66). Si cette double dynamique s’observe dans les deux pays, les rapports aux féminismes y sont pourtant différents : alors que le travail social est clairement qualifié de militant ou de féministe en France, les actrices états-uniennes lui préfèrent le terme advocacy, qui désigne plus généralement le fait de porter la parole des autres. Cependant, quelle que soit leur distance affichée vis-à-vis des luttes féministes, les centres d’aide sont fortement imprégnés par ces mouvements. Comme ces derniers, les structures d’accueil mettent les prises de décision des femmes au cœur de leurs actions, en défendant l’autonomisation des femmes en France et leur empowerment aux États-Unis. L’autrice clôt cette partie en notant certaines limites de ces structures. La reproduction des rapports sociaux de classe, les attentes émotionnelles genrées à l’égard des femmes victimes et les difficultés à trouver des financements pérennes en particulier aux États-Unis, favorisent la construction d’une image de la « bonne victime » (p. 111) qui peut conduire à laisser certaines femmes de côté.

44Consacré à l’institutionnalisation du combat contre les violences conjugales, le troisième chapitre est particulièrement intéressant. Ce processus se construit localement dès la fin des années 1970 aux États-Unis, mais le système juridique fédéral rend difficile l’adoption de lois au niveau national. En France, l’institutionnalisation est portée nationalement mais plus tardivement. La dynamique est réellement lancée dans les années 2000 avec, en particulier, l’adoption de lois majeures. Pauline Delage offre une lecture critique de cette période, soulignant que les réformes juridiques françaises relèvent moins d’une lutte pour l’égalité entre femmes et hommes que d’une politique sécuritaire d’aide aux victimes. La responsabilité collective et l’organisation structurelle des violences envers les femmes ont été mises de côté, dépolitisant la lutte. L’institutionnalisation du combat contre les violences conjugales passe aussi par le développement de collaboration avec d’autres professionnel∙le∙s. Mais en développant des partenariats avec des personnes dont le travail se construit autour d’un « principe de neutralité » (p. 143) ou sur « l’impensé du genre » (p. 146), les actrices doivent modifier leur discours. Delage conclut cette partie en dressant un portrait plutôt pessimiste des luttes féministes dans un contexte de mise en concurrence des associations par les pouvoirs publics et le modèle économique. La multiplication des sources de financement les incitent à développer ce que l’autrice appelle un « féminisme de marché » en adaptant leur travail et leur discours pour exister sur « un marché des causes et des organisations » (p. 160). Les associations sont contraintes de s’approprier des techniques de communication, de marketing et de gestion, de se développer sur Internet et de diffuser un discours consensuel et optimiste. Sans postuler de relations mécaniques entre institutionnalisation et dépolitisation, l’autrice constate cependant qu’« à mesure que les organisations de lutte contre la violence conjugale accèdent à une reconnaissance publique, leur héritage féministe, leur critique des inégalités et des rapports de domination dans le monde social se dissipent » (p. 165).

45Le dernier chapitre aborde un problème auquel les associations font face depuis plusieurs années, celui de la remise en question, tant par des personnes extérieures qu’intérieures aux associations, de la définition des violences conjugales comme violences de genre. Des outils développés par d’autres professionnel∙le∙s, en particulier en psychologie, mettent à distance une approche genrée. Les notions d’emprise, caractérisant l’incapacité psychologique de certaines femmes victimes de violences de s’éloigner de leur conjoint, et de PTSD [3], désignant un ensemble de symptômes quantifiables qui traduisent le mal-être psychologique de ces femmes, illustrent cela : « Plutôt que d’évoquer des conditions matérielles qui empêcheraient une femme de quitter un conjoint violent, l’emprise en France et le PTSD aux États-Unis offrent des explications toutes prêtes aux maux dont elle souffre » (p. 179). En reprenant l’expression de « chiffres-faits sociaux » développée par Florence Maillochon, l’autrice souligne l’ambiguïté des usages des données quantitatives sur les violences : ces chiffres permettent de porter un message clair auprès d’un large public, mais leur construction, façonnée par des choix politiques et théoriques, simplifie la question des violences et gomme parfois les problématiques de genre. Pauline Delage expose ici le problème des usages sociaux de la quantification, on peut cependant penser que c’est moins la construction des chiffres que leur interprétation et leur utilisation qui peuvent poser problème. Au sein des associations, de nouvelles questions émergent : la prise en charge des hommes auteurs ; le positionnement face aux réponses violentes des femmes victimes envers les hommes ; la reconnaissance des hommes victimes. Ce dernier point est particulièrement présent aux États-Unis du fait du poids plus important des mouvements masculinistes et du développement de nouveaux terrains de lutte contre les violences conjugales : la teen dating violence, nommant les situations auxquelles les jeunes peuvent être confronté · e·s, et les violences dans les couples de même sexe. En voulant s’adresser à un public plus large, les associations sont amenées à utiliser des mots neutres et inclusifs. Pour Delage, « la notion d’inclusion sert […] à délégitimer un mode de compréhension féministe de la violence conjugale jugé trop restrictif » (p. 212). Sans nier la nécessité de prendre en compte la diversité des contextes de violence, elle souligne comment les discours qui les accompagnent peuvent faire écho aux discours masculinistes.

46Très riche et clair, le livre de Pauline Delage permet de comprendre les processus qui accompagnent l’évolution d’un combat militant quand celui-ci est porté dans les sphères politiques, juridiques, médicales, etc. Cette lecture donne ainsi des clés pour mieux appréhender les enjeux des dénonciations actuelles des violences sexuelles et, au-delà, des luttes féministes contemporaines.

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Tania Lejbowicz
Doctorante en socio-démographie
Ined, UR « Démographie, genre et sociétés »
Université Paris Nanterre, Cresppa-GTM

Rebecca Rogers et Pascale Molinier (eds) – Les femmes dans le monde académique. Perspectives comparatives. (2016). Rennes, Presses universitaires de Rennes « Pour une histoire du travail », 170 p.

48Dans maints pays, dont la France, la présence des femmes et des hommes dans les universités est différentielle selon la spécialité et la position occupée dans la hiérarchie. Des chercheur·e·s ont questionné les processus de socialisation et le rapport à la carrière, les relations a priori conflictuelles entre les charges professionnelles et domestiques, le fonctionnement des institutions influencé par des normes de genre, même si elles feignent de l’ignorer. Au regard de ces travaux, Pascale Molinier, Rebecca Rogers et Marie-Soledad Rodriguez situent la perspective adoptée lors d’un colloque organisé en mars 2015 dont sont issues les treize contributions. L’originalité du projet consiste à faire jouer la comparaison dans le temps et dans l’espace afin de mettre à l’épreuve les interprétations classiques et dresser un bilan, s’agissant au moins de quelques universités, des politiques d’égalité des chances. Dans la première partie, sociohistorique, une question rebondit d’un article à l’autre : qu’est-ce qui permet et limite la participation des femmes à l’enseignement et surtout à la recherche et à l’encadrement dans des institutions universitaires ? S’agissant de l’École pratique des hautes études et des médiévistes au début du xxe siècle, Agnès Graceffa retient deux éléments importants : les femmes s’imposent à condition de ne pas faire d’ombre à leurs collègues masculins (la qualité d’étrangère est un atout) et parce qu’ils se font plus rares à partir de 1914 : d’abord jugées trop faibles en latin (les lycées de filles ne délivrent pas tous un un enseignement classique avant 1924), les étudiantes françaises vont assurer à d’éminents spécialistes un auditoire et des collaborations. Aussi, quelques chercheuses, d’origine géographique diverse, dont on découvrira les biographies (précieuses pour approfondir l’analyse), s’inscrivent durablement dans des réseaux, obtiennent une position universitaire et publient des travaux qui font toujours autorité. Un deuxième élément est à considérer pour expliquer la féminisation timide des universités : l’enseignement secondaire aspire, et pour longtemps, la main-d’œuvre féminine diplômée et sélectionnée par le biais, notamment, de l’École de Sèvres et de l’agrégation. Caroline Barrera explique ainsi la féminisation « par le bas » à l’Université de Toulouse entre les deux guerres et la différence entre lettres et sciences, ces dernières étant, paradoxalement, plus féminisées : le manque de candidatures masculines pousse à recruter des femmes, mais sur des emplois subalternes. Le fait de ne pas être agrégée permet d’échapper au professorat, toutefois la charge d’enseignement freine la réalisation de travaux personnels et l’accès à un poste de maîtresse de conférences. La médecine donne également leur chance aux enseignantes-chercheuses (« on voit poindre la figure de la chef de clinique… là encore il s’agit d’une forme pédagogique », p. 37), l’agrégation du supérieur constituant un levier pour occuper un poste de professeure. Marthe Condat devient la première titulaire de chaire à Toulouse en 1932. La guerre de 1939-1945 amène quelques agrégées du secondaire à enseigner comme chargées de cours à la faculté des lettres, plus rarement à obtenir un poste de titulaire. L’existence d’une agrégation du supérieur en lettres aurait-elle changé la donne ? Ce concours, objet de controverses, a facilité l’accès de jeunes femmes aux postes de professeure en droit à partir des années 1990. Selon Natalie Pigeard-Micault, qui étudie la féminisation des facultés de médecine et de sciences à Paris entre 1868 et 1939, l’absorption des diplômées en sciences par le secondaire assèche le vivier des doctorantes, néanmoins une minorité d’entre elles se forme pour la recherche ou l’industrie. Les études de médecine intègrent d’emblée la préparation d’un doctorat, mais l’usage des titres dépend aussi du niveau de ressources et des préjugés des médecins redoutant la concurrence : les ‘doctoresses’ pourraient capter la clientèle féminine tout en soignant des hommes, comme elles l’ont fait pendant la Grande Guerre. En résumé, la présence accrue des étudiantes sur les bancs des universités n’entraîne pas mécaniquement la féminisation du personnel. Ce phénomène, qui surprend au premier abord, est-il observable au xxie siècle et dans d’autres contextes que celui de la France ? Comment l’expliquer ? Nicky Le Feuvre, dans un article intitulé « Femmes et sciences », préconise de dépasser les interprétations généralisantes qui occultent les spécificités des contextes nationaux ou régionaux (modes de formation et de recrutement, gestion des carrières) afin d’appréhender un large éventail de facteurs déterminant la moindre représentation des femmes en sciences dures, par exemple, et aux échelons supérieurs de la recherche. Plutôt que de postuler que les mêmes causes produisent les mêmes effets, gageons que les mêmes effets peuvent dépendre de causes différentes, de variations non négligeables. Cette perspective offre l’avantage de fournir des données complexes qui permettent de mieux ajuster les politiques de lutte contre les inégalités et les discriminations de genre (Farinaz Fassa ; Meike Hilgemann et Jennifer Niegel). Par exemple, élever des enfants n’a pas les mêmes conséquences sur la vie professionnelle selon qu’on habite dans un pays où il existe, ou non, des systèmes de garde accessibles à toutes et tous. L’enquête de Pascal Barbier et Bernard Fusulier sur le vécu de l’articulation travail/famille chez des post-doctorant·e·s en Belgique intègre ce type de données. Sur le versant professionnel, les évolutions qui affectent les conditions de travail dans les années 2000 constituent un enjeu pour l’égalité et un élément d’explication des disparités (Alban Jacquemart et François Sarfati). Elles suscitent tout particulièrement l’insatisfaction des enseignantes-chercheuses et des personnels administratifs (de nombreuses femmes) parce que, dans leur cas, les compensations en termes de salaire et de promotion eu égard à l’accroissement de la charge de travail, sont moindres que dans celui des hommes. C’est donc sur la division sexuée des tâches, défavorable aux femmes et au personnel du ‘bas de l’échelle’ qu’il faut s’interroger et si possible agir. Sophie Lhenry scrute également le milieu universitaire, sous l’angle des attitudes sexistes et des normes de réussite imposées à des enseignantes-chercheuses en science : autorité, ambition et disponibilité seraient les conditions de la carrière universitaire, les femmes étant soupçonnées a priori d’en manquer. La comparaison internationale, lorsqu’elle porte sur l’Université Houphouët-Boigny d’Abidjan, répond au vœu de Nicky Le Feuvre au sens où elle met au jour une situation qui ne correspond pas à ce qui est attendu, à savoir l’absence des femmes dans les postes décisionnaires et les sciences ‘exactes’ (Marguerite Akossi-Mvongo et Hassan Guy Roger Tieffi). C’est à ce niveau et dans ces filières que le plafond de verre est le moins pesant. Mais cela n’implique pas que la parité est réalisée ; les tâches familiales et la faiblesse des rémunérations restent un obstacle au développement des carrières. Dans la dernière partie de l’ouvrage, les auteur·e·s s’interrogent sur les initiatives prises au sein des institutions dans les années 2000 en matière d’égalité des sexes. Ils dégagent des pistes de réflexion plus qu’ils ne tirent des conclusions étant donné les tendances contradictoires (Anne-Sophie Godfroy, p. 141) qui caractérisent le paysage universitaire. Il faut donc s’interroger sur les interférences entre les (nouvelles) normes d’excellence et les normes de genre qui demeurent prégnantes dans le monde académique. Enfin, pour ce qui est des études féministes, Francine Descarries retrace leur progressive implantation au Québec (1965-2000) et Danièle Magloire se demande pourquoi les sujets qui intéressent les femmes (aux deux sens du terme) sont aussi peu représentés en Haïti dans les enseignements et la recherche. Elle établit un lien entre cet état de choses et le manque de moyens dont souffre l’université haïtienne, mais aussi le manque de démocratie qui préside à l’élection des responsables. Cependant, des travaux sur les femmes et le genre sont réalisés dans les facultés grâce aux initiatives de professeur·e·s et d’étudiant·e·s motivé∙e∙s (p. 160-163). Au moment de conclure, je formulerai quelques suggestions inspirées par le sentiment de ‘rester sur sa faim’ malgré la richesse d’ensemble : n’est-il pas nécessaire (et je rejoins en cela Catherine Marry, p. 203) de s’intéresser de plus près aux parcours des femmes et des hommes, aux échecs comme aux réussites, aux moments où un cap est ou non franchi, aux alliances et aux conflits… en identifiant tous les aspects des situations qui concourent à ce résultat, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des institutions universitaires et en établissant des comparaisons entre sexes et générations, compte tenu, comme le soulignent plusieurs auteur·e·s, des mutations en cours ?

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Marlaine Cacouault-Bitaud
Professeure émérite de sociologie, Université de Poitiers

Notes

  • [1]
    Mosconi Nicole (2008). « Mai 68 : le féminisme de la ‘deuxième vague’ et l’analyse du sexisme en éducation ». Les sciences de l’éducation – Pour l’Ère nouvelle, vol. 41, n° 3, p. 128.
  • [2]
    Chaponnière Martine (2006). « La mixité scolaire : débats d’hier et d’aujourd’hui ». In Dafflon Novelle Anne (ed). Filles-garçons : socialisation différenciée ? Grenoble, Presses universitaires de Grenoble.
  • [3]
    Post-traumatic stress disorder en anglais ou syndrome de stress post-traumatique en français.
Mis en ligne sur Cairn.info le 16/11/2018
https://doi.org/10.3917/cdge.065.0231
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