CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1 Rédigé d’une très belle plume, le livre de Patience Mususa propose une réflexion sur la vie et le devenir des habitant.e.s du nord de la Zambie (région du Copperbelt principalement) suite à des enquêtes ethnographiques menées pour la plupart entre 2007 et 2009 [1]. Voisinant avec la géographie humaine et diversement influencée par la philosophie (la phénoménologie tout d’abord), l’autrice analyse les conséquences de la privatisation au milieu des années 1990 de la Zambia Consolidated Copper Mines (ZCCM), entreprise publique dont l’activité avait permis l’émergence d’une classe moyenne urbaine autour de la ville de Luanshya. Elle décrit un présent ainsi que des perspectives futures caractérisés par les incertitudes et les incohérences, où il est nécessaire de se débrouiller (« get by ») et d’aller de l’avant (« get on with life »). Elle élabore ainsi une anthropologie de l’essai (« trying »), basée notamment sur la compréhension des façons de s’engager, de s’impliquer subjectivement dans/avec un lieu, en contexte de changement social. Un des intérêts de la démarche se trouve dans son tissage avec la biographie de Patience Mususa elle-même, puisqu’elle a grandi à quelques kilomètres de Luanshya et que son père a travaillé pour la ZCCM avant d’en être licencié en 1995. Ceci lui permet de saisir avec d’autant plus d’acuité la poétique et la texture des lieux (p. 10) ; les émotions et affects caractérisant les rapports au passé (« there used to be order »), au présent et au futur des personnes rencontrées. Cette recherche peut donc être entendue comme une façon particulière d’envisager le « terrain comme site cognitif » [2]. De plus, son approche écologique, considérant que les personnes et les environnements se constituent par réciprocité (p. 13), se veut très ancrée corporellement. Ceci se traduit par une méthode d’enquête valorisant le « faire » (elle a habité à Luanshya pendant cette période et décrit l’importance de l’achat et de l’entretien d’une maison pour comprendre un ensemble de dynamiques et de problématiques locales) où, à l’instar de la vie à Luanshya, les improvisations et les essais sont centraux. Sur le plan formel, après une brève préface et l’introduction, le livre est divisé en six chapitres de vingt-cinq à quarante pages suivis d’une conclusion substantielle. La bibliographie omet peu de références mais l’index est assez imprécis. Une carte et six illustrations sont également proposées au fil des pages, il est possible d’en trouver librement des versions en couleur et de bonne qualité en ligne [3].

2 Afin de comprendre les perceptions actuelles de l’environnement urbain des habitant.e.s de la Copperbelt zambienne, le premier chapitre retrace l’histoire de son urbanisation et des politiques sociales qui l’ont modelée, aux rythmes de l’histoire politique et économique des XXe et XXIe siècles. Un certain nombre d’améliorations de la condition des travailleurs et de leurs proches a caractérisé la phase tardive du colonialisme. Après l’indépendance, au tournant des années 1970, donc sous la présidence de Kenneth Kaunda (1964-1991), les mines ont été nationalisées et les politiques sociales prolongées dans de nombreux domaines de la vie quotidienne, malgré un déclin économique s’étant fait sentir assez rapidement. L’arrivée au pouvoir de Frederick Chiluba (1991-2002) a mené à la privatisation de la ZCCM en 1995, entraînant le licenciement des deux-tiers des travailleurs et une dégradation générale des conditions de travail. La région s’est vue désormais soumise aux aléas des cours mondiaux des matières premières et aux vicissitudes des crises économiques globales. Bien entendu, ceci a engendré des conséquences très dures sur la vie des travailleurs et de leurs familles, qui sont passés par des phases de grande souffrance et qui constatent une réduction drastique des politiques sociales. Au regard de l’ensemble des équipements disponibles et de l’entretien existant durant les meilleures années, Luanshya est décrite comme une ville ressemblant de plus en plus à un village (sans ses aspects conviviaux), où le mode de vie « moderne » (produit de l’activité industrielle) laisse place à un autre quotidien où chacun.e doit se débrouiller pour sa subsistance. Les activités agricoles et minières de petite échelle tiennent désormais une place prépondérante. Le deuxième chapitre (« You can’t plan ») présente l’importance de l’onirique [4] et prolonge la réflexion sur la place du sentiment de nostalgie dans la Copperbelt [5]. Il donne lieu à une riche discussion théorique permettant de revoir la littérature classique sur la région et, par le biais de la réévaluation du concept d’agentivité, de motiver l’approche phénoménologique choisie : « how to make sense of human experience and explain it in times of crisis, instability, and rapidly fluctuating social change » (p. 56). L’argument que défend Patience Mususa tout au long de son ouvrage est exprimé ici (p. 60) : les tentatives d’activités, les essais, les expérimentations auxquels elle assiste témoignent d’une volonté de se projeter au-delà d’un horizon caractérisé par le trouble, d’exprimer des espoirs dépassant les difficultés du présent ou du futur proche. Il s’agit donc d’une tentative de comprendre ensemble les variations du devenir ainsi que les coproductions du social et de l’environnement (perspective proche de l’idée d’« anthropotopie » développée par Katiana Le Mentec [6]).

3 Le troisième chapitre (« Getting by ») valorise l’importance des improvisations dans la vie quotidienne. Repartant des constructions interactives des narrations du passé avec la perception de l’environnement présent, l’attention est portée, à travers plusieurs études de cas, sur les différentes stratégies permettant de traverser la période de crise. C’est bien souvent à travers l’apprentissage et l’élaboration de nouveaux savoir-faire (comme les techniques de forage de puits domestiques), la saisie d’opportunités, la dextérité, la flexibilité et la coopération (p. 93) que certaines personnes parviennent à s’en sortir. La quatrième chapitre (« Contesting illegality ») prête attention à la place des femmes et des enfants dans l’économie du cuivre, via le travail qu’ils effectuent dans les décharges de minerai. La réflexion est organisée autour des enjeux concrets de ces pratiques et leur moralité, étant donné qu’elles sont, pour reprendre des termes occidentaux, « illégales mais considérées comme légitimes ». Si l’on retrouve ici l’idée que la lutte et les difficultés caractérisent le destin de nombreuses personnes en Zambie (p. 114), de telles formes de travail apparaissent aussi comme des moyens d’accéder à des revenus sans capital à investir au préalable et avec un fort degré d’autonomie (p. 117), le travail salarié étant perçu, ici et en contrepoint, comme limitant la créativité et l’agentivité individuelle (p. 118). Les activités minières informelles sont désormais prépondérantes dans la région, principalement effectuées par des femmes qui font donc de nos jours ce que les hommes faisaient avant. Elles n’en sont pas moins rapidement invisibilisées dans les étapes successives des chaînes de commerce et d’approvisionnement, qui articulent les productions informelles au secteur formel. Cette réflexion sur les pratiques des femmes, entre considérations coutumières et occidentales, se retrouvent au chapitre 5 à propos de leurs relations sociales, de leurs mariages, des enjeux qu’elles y mettent et de leur volonté de se ménager de l’indépendance économique et du plaisir. L’importance d’une certaine étiquette dans les comportements est promue par la pratique du rite du chisungu (où l’initiée est sensibilisée à la sexualité, la fertilité et la production de nourriture pour le ménage). Celui-ci résonne par la suite dans les corps et les pratiques. La définition locale du respect (umuchinshi) joue également un rôle majeur dans les conceptions des genres. Toutefois, dans le présent contexte de crise où un certain nombre de femmes s’en sortent, seules ou mieux que leurs maris, ceci donne lieu à de nombreuses incompréhensions et à l’expression d’opinions conservatrices et machistes. Dans le détail, ces opinions sont en fait souvent variables, fluctuantes et nuancées. Patience Mususa veut donc également voir dans de tels décalages autant de luttes, expériencielles et existentielles, pour réconcilier des considérations différentes d’être et de se comporter (p. 140). Le dernier chapitre (« Topping up ») relate l’expérience des jeunes et les façons par lesquelles ils arrivent à maintenir de l’espoir, alors que pour eux la mort est très présente (liée à l’épidémie de VIH/SIDA), toute activité économique précaire et les circonstances (décrites précédemment) d’autant plus souvent fluctuantes. Les difficultés rencontrées, l’importance de la souffrance (à entendre comme le reflet d’une vie passée à « essayer ») sont exprimées dans les musiques et danses populaires, dont un certain nombre de textes sont analysés. La mémoire d’un passé plus prospère, le sentiment de vivre dans un pays qui a « raté le coup » depuis son indépendance se reflètent en permanence dans les infrastructures dégradées, les corps émaciés, les comportements et relations sociales en déliquescence. Le hasard tient beaucoup d’importance dans la vie quotidienne. Pour autant, l’inventivité de la débrouille des jeunes, expression d’une volonté de survivre, ressort dans leur caractérisation comme Kaponya (p. 179). De la même manière, la musique populaire contemporaine en Zambie, dans ses paroles et dans ses rythmes, peut aussi être entendue comme l’expression d’une volonté de vivre (p. 183). Elle apporte de l’énergie à des corps vulnérables et permet la verbalisation de peurs indicibles.

4 Reprenant les principaux apports du livre, la conclusion plaide pour une « anthropologie de l’essai » (« an anthropology of trying », pp. 191-192), établit le bilan de ce que peut signifier « vivre avec l’incertitude » (pp. 192-199) ainsi que les modalités d’appréhension des changements urbains [7]. Un accent est mis sur le concept d’improvisation (p. 201). Signalons enfin que ce livre s’inscrit dans une série de publications qui, en 2021, ont renouvelé les réflexions sur la Copperbelt, de part et d’autre de la frontière congolo-zambienne : l’ouvrage édité par Benjamin Rubbers, Inside Mining Capitalism[8], s’intéresse aux micropolitiques contemporaines du travail ; celui coédité par Miles Larmer et al., Accross the Copperbelt[9], réfléchit à la région dans une perspective large et interdisciplinaire ; quant à celui publié par Miles Larmer seul, Living for the City[10], il reprend l’histoire de la Copperbelt en réfléchissant aux différents enjeux de connaissance qui ont modelé les représentations dont elle a fait l’objet.

Notes

  • [1]
    Qui ont donné lieu à une thèse soutenue en 2014 à l’Université du Cap. Voir P. N. Mususa, There Used To Be Order. Life on the Copperbelt After the Privatisation of the Zambia Consolidated Copper Mines, PhD, University of Cape Town, 2014, <https://open.uct.ac.za/handle/11427/9291> (en accès libre).
  • [2]
    B. Hibou, « Le terrain comme site cognitif. Une perspective wébérienne de l’articulation empirie et théorie », Sociologie, 12 (4), 2021, pp. 427-437.
  • [3]
    University of Michigan Press, <https://doi.org/10.3998/mpub.9441475>.
  • [4]
    J. Tonda, Afrodystopie. La vie dans le rêve d’Autrui, Paris, Karthala (« Les Afriques »), 2021.
  • [5]
    G. Lachenal & A. Mbodj-Pouye, « Restes du développement et traces de la modernité en Afrique », Politique africaine, 135, 2014, p. 9.
  • [6]
    K. Le Mentec, « L’anthropotopie. Pour envisager nos rapports aux espaces et explorer les effets pluriels de leurs bouleversements », Carnets de Terrain, 03/09/2021, <https://blogterrain.hypotheses.org/17231>.
  • [7]
    B. Botea & S. Rojon, « Introduction », Parcours anthropologiques, 10 : « Ethnographies du changement et de l’attachement », 2015, pp. 10-22.
  • [8]
    B. Rubbers (ed.), Inside Mining Capitalism. The Micropolitics of Work on the Congolese and Zambian Copperbelts, Woodbridge, James Currey, 2021, <https://boydellandbrewer.com/9781847012869/inside-mining-capitalism/> (en accès libre). Voir la recension d’Hélène Blaszkiewicz dans ce volume.
  • [9]
    M. Larmer, E. Guene, B. Henriet, I. Peša & R. Taylor (eds.), Across the Copperbelt. Urban & Social Change in Central Africa’s Borderland Communities, Woodbridge-Rochester, James Currey, 2021, <https://boydellandbrewer.com/9781847012661/across-the-copperbelt/> (en accès libre).
  • [10]
    M. Larmer, Living for the City. Social Change and Knowledge Production in the Central African Copperbelt, Cambridge-New-York, Cambridge University Press, 2021, <https://www.cambridge.org/core/books/living-for-the-city/29E9C8673D3BC6498AEFA2F297EF0AE5> (en accès libre).
Étienne Bourel
Laboratoire d’anthropologie des enjeux contemporains (LADEC), Université Lyon 2, France
Mis en ligne sur Cairn.info le 13/06/2022
https://doi.org/10.4000/etudesafricaines.36814
Pour citer cet article
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