1Mon intention est de conjuguer deux points de vue entrecroisés : d’une part, le point de vue de la psychopathologie psychanalytique du développement et, d’autre part, le développement du processus analytique vu à travers une période de temps assez longue, à partir d’une approche inhabituelle du développement à long terme selon trois perspectives : évaluation clinique, supervision et traitement psychanalytique.
2Je voudrais souligner d’abord certains concepts que j’utiliserai et qui serviront de toile de fond à mon travail qui se veut intentionnellement exclusivement clinique, afin qu’il puisse être discuté à partir de cette dimension par François Richard. J’utiliserai le concept de « continuity of beeing », la « continuité d’être » selon la définition qu’en a donnée D. W. Winnicott (1958), soulignant l’importance pour le petit enfant de se trouver dans un environnement et avec une présence maternelle qui assure sa continuité d’être, ce qui facilite les processus d’intégration du développement. Ce concept peut être étendu à la vie tout entière, à l’adolescence en particulier qui est notre sujet principal, mais aussi à l’âge adulte. Naturellement les fractures de la continuité d’être dans les premiers mois et années de la vie sont beaucoup plus étiopathogéniques qu’elles ne le sont plus tard. Nous savons aussi, et j’introduis ici le deuxième concept, que ces ruptures de la continuité d’être peuvent s’additionner. M. Khan (1963) parle à cet égard de trauma cumulatif. L’intérêt de ce concept est que les ruptures dans la vie du sujet peuvent se renforcer les unes les autres ou bien au contraire être analysées a posteriori et perdre une partie de leur impact pathogène. Cela dépend du type d’évolution de la maladie psychique mais aussi du type de traitement qui est proposé au sujet, et de l’âge auquel ce traitement commence.
3Le troisième concept que j’utiliserai est celui de transformation selon W. R. Bion (1965), concept très important pour comprendre le matériel de ce patient. La discussion servira à mieux explorer ces concepts.
Psychopathologie
5Je ne rentre pas dans les détails de l’évaluation diagnostique mais je suis disposé à en donner dans la discussion. La raison particulière pour laquelle je parle de ce cas réside aussi dans le mode de prise en charge de Bernard. Lors de la réunion clinique à l’Institut Winnicott où se fait l’évaluation, je propose une intervention psychothérapique intensive pour cet enfant. Malheureusement, à cette époque dans cette institution qui était à l’apogée de son excellence, il n’y avait pas de place disponible dans l’immédiat. Le directeur de l’Institut Winnicott de l’époque, aujourd’hui décédé, décide alors d’adresser le cas à une élève de notre Institut, sous sa supervision. Cet enfant commence ainsi sa psychothérapie sous la supervision de ce directeur qui était psychanalyste formateur de la Société Italienne de Psychanalyse. Après un an ou deux, la thérapie se poursuit, d’après ce que je peux savoir de ce collègue, de façon apparemment satisfaisante. J’ai la confirmation de certaines hypothèses que j’avais faites comme par exemple celle du « fantôme » de l’enfant non né, lié aux angoisses spécifiques d’être piqué de façon persécutrice par la seringue d’un drogué.
6Je pense aussi qu’au-delà du fait de se sentir colonisé par les angoisses maternelles, Bernard a pu forger le fantasme inconscient que sa mère « veuille » sa mort, puisqu’elle ne pensait qu’à ça. Comme le disait B. Vian : « Comme c’est beau ces mères qui aiment tellement leurs enfants qu’elles ne pensent qu’à ce qui peut leur arriver de pire ! » [2]. Il faut néanmoins reconnaître que dans l’Italie d’il y a une trentaine d’années, le danger de trouver des seringues usagées et jetées par des toxicomanes dans des parcs publics était hélas très fondé et réaliste.
7Il advient que le superviseur meurt d’un cancer, et la supervision est interrompue. Je remplace le directeur de l’Institut Winnicott décédé et la collègue me demande de poursuivre avec moi la supervision de ce cas. J’ai donc eu la possibilité de voir l’enfant en consultation diagnostique à cinq-six ans, et ensuite vers les sept-huit ans je commence à suivre cette collègue en supervision. Ainsi, j’ai alors, non pas un regard direct sur la psychopathologie de l’enfant et sur son processus évolutif, mais indirect par le truchement de la supervision.
8Je suis tout à fait conscient qu’à partir de ce moment je vais utiliser tantôt du matériel clinique tiré de mon propre contact clinique avec Bernard et sa famille, tantôt du matériel provenant de ma supervision de ce cas. Je suis bien averti des critiques que ce dispositif peut susciter. J’enseigne la technique de la psychanalyse de l’enfant depuis plus de vingt-cinq ans ! Néanmoins, le caractère exceptionnel de la situation ne permettait pas d’autre solution. J’ajouterai que je suis très attentif, aussi bien dans la supervision que dans ce compte rendu, à faire la distinction entre les différentes provenances du matériel. Je crois avoir esquivé les short-cuts et les pièges, en évitant de mettre sur le même plan les différents types de matériel psychothérapique.
9Mon style de supervision est différent de celui de mon prédécesseur mais, après un ajustement initial, les progrès de l’enfant sont confirmés et ses angoisses de persécution sont soulagées ; il devient plus sociable tout en maintenant une attitude un peu de pitre, de celui qui doit se distinguer pour être le trublion du groupe. Sa mère est institutrice dans la même école que lui et il la met donc en difficulté. Bernard réagit avec une attitude de défense maniaque à la dépression maternelle qu’il subit à la maison.
10Le petit frère promis ne peut pas naître à cause de l’hystérectomie. Certes Bernard est informé de l’opération subie par la mère, et qu’il sera privé du petit frère tant désiré. Mais le silence, la négation, enveloppent néanmoins ce manque qui devient une présence persécutrice. Je propose que la mère aussi soit suivie en psychothérapie. Elle sera suivie en privé par un collègue, hors de l’Institut, et périodiquement j’aurai des informations sur cette psychothérapie. À la fin de la supervision, j’estime que le traitement peut se terminer, l’enfant a acquis des résultats. La structure psychopathologique de fond demeure, mais les symptômes se sont réduits et l’enfant doit se préparer à la pré-puberté. Nous décidons alors de terminer le traitement : l’enfant va mieux, les revenus des parents ont diminué, l’enfant lui-même se plaint de devoir interrompre ses jeux avec les copains trois fois par semaine. Nous savons bien que souvent en psychothérapie d’enfant il faut faire d’une nécessité vertu. Trois-quatre ans plus tard, toujours dans le thème des ruptures en termes de psychopathologie psychanalytique, un épisode se produit : l’enfant tombe de son vélo, il a une fracture multiple et ouverte du péroné, et séjourne longuement à l’hôpital ; dans son récit l’enfant valorise de façon maniaque cette hospitalisation, pendant laquelle il devient l’ami des infirmiers qui lui racontent des histoires drôles un peu piquantes ; mais en réalité c’est une période d’isolement et de solitude car il se sent empêché, il est sportif et se trouve contraint à l’immobilité. Il faut donc supposer que pendant cette période se produit une fracture interne de nature psychologique qui accompagne la fracture du péroné.
Le processus analytique
11Plus tard (mais je ne le saurai que quelques années après), ce garçon, qui cultive une ancienne passion pour les avions et les moteurs, décide, dans les dernières années de lycée, de passer un concours pour entrer dans une école et devenir pilote dans l’aéronautique militaire. Les épreuves consistent en un premier examen vers seize-dix-sept ans, et s’il réussit il devra passer un autre examen pour entrer à l’École Militaire. La première épreuve est une catastrophe : il arrive avec plein d’attentes mais il est pris de panique et se sabote. Il passe les épreuves d’habilitation car il est intelligent mais lorsqu’il voit le psychiatre, le psychologue et le responsable des candidats qui lui demandent des explications aux réponses qu’il a données au Minnesota Multifasic Inventory Test (MMIT), il se sabote. Une de ces questions est : – « Entendez-vous des voix ? » Il répond : – « Oui ». – « Lors des rapports sexuels vous vous sentez pleinement un homme ou bien une fille ? » et il répond qu’« [il se sent ] confus ». Il ajoute qu’il ne se sent pas pleinement présent à la réalité et cela entraîne des visites supplémentaires chez le psychiatre et le psychologue. L’hypothèse d’un fantôme de l’enfant non né semble se confirmer. Ces visites supplémentaires le précipitent dans la panique et, naturellement, elles seront catastrophiques. Sa façon de tout « avouer » augmente la gravité de ses troubles, comme s’il voulait se faire rejeter. Le sentiment d’expulsion que le jeune homme éprouve et qui constitue une fracture ultérieure dans sa continuité d’être, déjà mise à dure épreuve, promeut et facilite une identification au père expulsé par le corps de gendarmerie.
12Le père, comme la mère, a subi une défaite narcissique cuisante. Tous les trois sont à présent châtrés, en deuil et déprimés. C’est la troisième rupture. Bernard, fils d’un père déchu, est en proie à de fortes inhibitions professionnelles, à cause d’un désir ambivalent de dépasser/ne pas dépasser le père. Il forge des fantasmes inconscients de pouvoir et de puissance (devenir pilote militaire), désirs qui ne sont qu’en partie authentiques. Ce sont principalement des idéaux « super-héroïques » (identification à Superman et autres super-héros de l’enfance), destinés à venger le père et rétablir la justice. Tout ce matériel, pour l’instant seulement hypothétique, va s’incarner dans le transfert avec moi, comme un « souvenir » re-signifié, lorsqu’il commencera avec moi un traitement analytique. Son auto-sabotage révèle l’ambivalence de son désir : d’un côté, Bernard voudrait racheter le père en occupant la place « la plus élevée », en imaginant qu’il pourrait bombarder la gendarmerie qui a destitué son père. De l’autre, sur le versant de la rivalité œdipienne, il voudrait bombarder le père, et exulter son triomphe sur celui-ci. Ce désir de triompher sur le père va lui procurer des sentiments de culpabilité qui le conduiront à l’auto-sabotage. De plus, il doit sentir, plus ou moins inconsciemment, que ce désir d’être pilote militaire a des relents d’enfance, que c’est un idéal « emprunté » pour satisfaire un idéal du Moi omnipotent et vengeur auquel il finit par renoncer en se sabotant.
13Cette rupture ultérieure néanmoins le jette temporairement dans un état dépressif auquel il réagit par un comportement maniaque au sens où il devient l’adolescent le plus agité de cette petite ville : de temps en temps, il provoque des bagarres avec les camarades, etc. Autour de seize-dix-sept ans, face au comportement du jeune homme, les parents décident de revenir vers son ancienne psychothérapeute, qui ne peut pas reprendre Bernard car elle a cessé d’exercer la profession (quatrième rupture grave). Cette psychothérapeute, une personne intelligente et douée, en formation, a abandonné la profession car elle est très déprimée suite à la mort soudaine de son mari dans un accident de voiture dont elle est sortie indemne. Elle explique à Bernard qu’elle vient de subir un deuil grave et qu’elle n’a pas la sérénité et l’équilibre nécessaire pour le reprendre en traitement. Elle explique qu’elle me l’adresse car je le connais de longue date, d’abord à travers les consultations diagnostiques de la petite enfance, puis à travers la supervision de son traitement qui m’avait amené à être périodiquement informé de ses progrès. Elle crée ainsi un pont dans le passage difficile entre elle et moi, bien que cela n’aille pas sans soulever quelques problèmes.
15En repensant à toute l’histoire du cas, vue a posteriori (on ne peut peut-être pas ici utiliser de façon appropriée le terme « après-coup »), je peux lui donner une signification nouvelle. Je comprends que cette organisation psychopathologique que j’avais définie comme une structure claustro-agoraphobique de type névrotique phobo-obsessionnelle, était en réalité une structure défensive avec des angoisses psychotiques beaucoup plus profondes, liées au trauma de l’« interruption de grossesse » de la mère. Le problème qu’on peut se poser est le suivant : est-ce qu’un analyste d’enfant est en mesure de faire un diagnostic au-delà de la structure défensive manifeste, ou bien cela a-t-il été une de mes limites, de ne pas réussir à voir cette structure psychopathologique plus profonde sous-jacente ? Je dirais en suivant la théorie psychanalytique du développement que nous devrions envisager, sans pour autant m’absoudre de ne pas avoir su faire le diagnostic [3], comme le dit D. W. Winnicott (1971), que certains éléments ne deviennent visibles qu’une fois développés. Est-il possible de les saisir in statu nascendi ? Pas vraiment, parce que non seulement ils ne se sont pas encore développés mais aussi parce qu’ils pourraient ne pas s’être développés dans cette direction si certains évènements de la vie ne s’étaient produits, qui ont donné une direction au destin de ce patient. Ainsi, si certains évènements ne s’étaient pas produits (la fracture du péroné, le sentiment de rejet et de dénigrement de soi, la rupture de la continuité d’être, le fait de ne pas avoir été pris au concours pour devenir pilote militaire, et le refus de sa psychothérapeute qui lui a sans doute communiqué un sentiment de mort), ces symptômes de dépersonnalisation, d’altération du schéma corporel qui m’ont induit à prendre ce jeune homme en traitement ne se seraient probablement pas réactivés ou n’auraient pas pris une forme aussi violente. C’est une question pour la discussion. Ce cas nous offre une occasion rare de voir l’interconnexion entre les processus évolutifs en train de se faire et de se défaire et comment les traumatismes influencent les processus évolutifs, en augmentant ou en diminuant leur intensité psychopathologique, dans ce cas en augmentant de façon cumulative. Mais aussi comment – seulement à adolescence ou à la post-adolescence – il est possible de regarder a posteriori (et cela devrait nous être très utile en tant qu’analystes d’enfants et d’adolescents) des épisodes psychopathologiques infantiles qui n’ont pas été repérés dans toute leur gravité parce que, comme le disait D. W. Winnicott (1975), se crée autour de la structure psychotique de base une structure névrotique hautement sophistiquée qui la protège. Et donc on pourrait dire qu’à ce moment infantile-là, faire une analyse allant directement aux angoisses psychotiques aurait constitué un trauma supplémentaire pour ce jeune homme. Le destin de ce jeune homme devait être celui de ces transformations permanentes [voilà pourquoi je me réfère au concept de W. R. Bion (1965) de transformation] de sa symptomatologie. Dans le fond, elle est restée toujours la même, mais elle se déroule jusqu’à devenir évidente dans les crises de panique où Bernard sentait une profonde altération de son sentiment corporel, ainsi que dans les symptômes de dépersonnalisation où il ressentait des angoisses puissantes de type psychotique qui mettaient en péril son sentiment identitaire. Avec le temps, il a été possible de lier tout cela à son histoire personnelle, à la relation avec sa mère ; certains souvenirs oubliés ont émergé comme celui d’avoir appris à dix ans l’opération de sa mère et que donc ce petit frère promis qui devait lui tenir compagnie n’était pas né à cause de ça. Il se pourrait bien d’ailleurs que la dépersonnalisation, les mains détachées du corps, renvoient d’une certaine manière au récit, traumatique en soi pour un garçon de dix ans, de l’hystérectomie maternelle.
16Il commence à relier, grâce aussi au travail analytique, sa façon de faire le pitre ou de mettre en difficulté sa mère à une vengeance contre la mère qui lui enlève le petit frère et qui dépose à l’intérieur de lui ses propres angoisses de mort sans rien lui expliquer. Progressivement, il se rend compte que cette conduite de pitre qui l’amenait toujours à faire quelque chose qui le ridiculisait, visait à susciter cette exclusion qui répétait à l’infini le trauma de l’exclusion du père. On a beaucoup travaillé sur cet aspect dans la deuxième partie de l’analyse : ce qui était d’abord seulement présenté dans le transfert, presque mis en acte, peu à peu pourra être représenté. Nous avons commencé à construire à deux une narration évolutive appartenant aussi bien à lui qu’à moi, et certains épisodes de sa vie prennent une signification différente. Nous revenons sur les traumatismes de la jambe cassée et de l’exclusion de l’École Militaire et un processus d’intégration commence à se mettre en mouvement. À l’acmé du transfert négatif, le jeune homme semblait se morceler et surtout il faisait de moi un objet persécuteur. Sa structure angoissée est restée mais il a fait des progrès remarquables. La psychothérapie s’est terminée même si elle a été interrompue par des séjours Erasmus à l’étranger, deux fois pendant ses études d’architecture. Il en était satisfait mais pas trop, alors qu’à mes yeux c’était une réussite incroyable : ses parents avaient fait tellement de sacrifices et il rêvait d’entrer dans cette « architecture academy », un des endroits les plus prestigieux et chers de Londres. Il a réussi à y entrer mais continuait à dire : « Je me sens exclu, les autres sont toujours meilleurs que moi, les professeurs ne me considèrent pas comme ils devraient », dans une atmosphère vaguement persécutrice. Nous faisions certaines séances par Skype et il revenait fréquemment en avion, pour se sentir plus contenu par le dispositif des séances. Je lui avais même proposé une psychothérapie chez une collègue anglaise mais il voulait parler italien. Aujourd’hui, il vit à Londres, il travaille dans un cabinet d’architecture prestigieux, il gagne bien sa vie, il se demande s’il veut faire venir sa copine à Londres ; parce qu’il lui reste toujours une partie de vie non vécue au sens où il voudrait faire de nouvelles expériences, même si il a un peu de mal à établir des rapport avec les filles. Donc si il fait venir cette « fiancée historique », elle va être dépendante de lui et là se met en route un processus de projection : ce n’est pas lui qui est dépendant mais c’est la jeune fille qui dépend de lui. Malgré tout, la symptomatologie s’est réduite et il est en train de s’insérer dans son travail.
Notes
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[1]
Communication à la 27ème conférence annuelle « Ruptures » organisée par la Fédération Européenne de Psychanalyse, du 10 au 13 avril 2014, à Turin.
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[2]
Vian B. (1953). L’arrache cœur. Paris : Fayard, 1996.
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[3]
Je ne dis pas cela par fausse modestie mais pour mettre en évidence l’omnipotence de l’analyste d’enfants qui pense pouvoir « photographier » un état psychopathologique alors que la psychopathologie du développement nous dit que l’organisme, la psyché, dans son interaction permanente avec l’environnement se modifie en permanence. Le développement est une transformation.