CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Bien qu’il existe aujourd’hui des moyens relativement efficaces de contrôle des naissances, le choix d’avoir un enfant reste régi par un ensemble de normes situées socialement et variables entre pays [1]. L’objectif de cet article est d’appréhender de manière statistique les principales conditions préalables à l’arrivée du premier enfant que se fixent les couples en France. Différentes approches existent. Une première consiste à demander directement aux individus les conditions qu’ils estiment être les plus importantes à réunir pour un homme ou pour une femme voulant un enfant, ou encore les situations particulières qu’ils attendent avant d’en avoir un. C’est l’une des approches retenue dans la première vague de l’enquête Intentions de fécondité réalisée en 1998 par l’Ined et l’Insee [2]. Les personnes tendent toutefois à ne pas évoquer certaines conditions, pourtant importantes à leurs yeux, dès lors que celles-ci sont déjà réunies [3]. Une deuxième approche consiste, à partir d’informations rétrospectives, à reconstruire la situation dans laquelle se trouvaient les individus au moment où l’enfant a été conçu. Toutefois, il est difficile de disposer d’informations rétrospectives précisément datées et portant à la fois sur l’histoire conjugale, le parcours scolaire, la trajectoire professionnelle, résidentielle, ou encore la situation économique des personnes. La troisième approche, pour laquelle nous avons opté, vise à étudier la variation des intentions de fécondité des personnes sans enfant selon leur situation puis, dans un second temps, à voir si les projets se sont réalisés, les mêmes personnes ayant été interrogées à six ans d’intervalle [voir encadré « Présentation des données et champ de l’étude », p. 84].

Présentation des données et champ de l’étude

Cet article s’appuie sur « l’Étude des relations familiales et intergénérationnelles » (Érfi), enquête longitudinale en trois vagues réalisée en France par l’Ined et l’Insee entre 2005 et 2011. Celle-ci s’inscrit dans le programme comparatif Generations and Gender Survey (GGS) (http://www.ggp-i.org/) auquel une vingtaine de pays participent. Lors de la première vague d’enquête en France (2005), 10 079 femmes et hommes de 18 à 79 ans ont été interrogés. Les mêmes personnes étaient sollicitées pour un deuxième entretien en 2008 (6 534 répondants) puis, de nouveau, en 2011 (5 781 répondants).
Le questionnaire porte sur différents aspects de la vie familiale : situation conjugale et parentale, intentions de fécondité, organisation domestique, enfance, relations entre les générations, situation professionnelle, santé et bien-être ou encore valeurs et opinions [1].
Dans un premier temps, seule la première vague de l’enquête (2005) est mobilisée. Il s’agit d’étudier certains des déterminants des intentions de fécondité à partir de la question : « Nous allons maintenant parler de vos intentions de fécondité. Souhaitez-vous avoir un enfant dans les trois années à venir ? Non / Non probablement pas / Oui probablement / Oui / Ne sait pas [non cité] ». Dans la mesure où nous souhaitons interroger les conditions d’expression du souhait d’avoir un premier enfant, nous limitons l’observation aux personnes qui, au moment de l’enquête (2005), n’avaient pas d’enfant et n’en attendaient pas, n’avaient pas à leur connaissance de problème d’infertilité et étaient âgées de moins de 40 ans (n = 1 818). Au-delà de cet âge, un effet de sélection important se pose puisque celles et ceux qui restent sans enfant sont pour la plupart des personnes qui ne souhaitent pas d’enfant.
Dans un second temps, les données longitudinales de l’enquête (2005, 2008 et 2011) sont mobilisées afin de voir dans quelle mesure les intentions déclarées lors de la première vague se sont traduites par la réalisation du projet.
L’enquête Érfi est représentative de la population française de métropole en 2005, tant pour les données de la première vague que pour celles des deuxième et troisième vagues. La déperdition de l’échantillon initial au fil des vagues n’ayant pas été aléatoire (elle a davantage touché certaines catégories de personnes comme les plus jeunes, les personnes vivant seules, résidant en Île-de-France, etc. [2]), une variable de redressement corrige la déformation de la structure de l’échantillon. Celle-ci rend les résultats longitudinaux représentatifs de la population initialement interrogée en 2005, mais sur la base de quelques critères seulement : socioéconomiques, sociodémographiques et géographiques [3]. Ne sont pas prises en compte l’ensemble des variables d’intérêt, trop nombreuses dans l’enquête. Afin de nous assurer que l’échantillon réinterrogé en 2011, six ans après la première vague (2005), restait représentatif de notre principale variable d’intérêt – les intentions de fécondité – nous avons confronté la répartition des intentions exprimées en 2005 par l’ensemble des répondants de 2005 avec celle obtenue pour les seuls répondants à la troisième vague d’enquête [voir figure 1, ci-contre]. Le redressement apparaît efficace sur notre variable d’intérêt : la répartition des intentions de fécondité déclarées en 2005 est identique, que l’on considère l’ensemble des répondants à la première vague d’enquête ou qu’on limite l’observation aux seules personnes ayant pris part à la troisième vague de l’enquête.
Figure 1

Intention de fécondité déclarée en 2005, selon l’échantillon observé (2005 ou 2011)

Figure 1

Intention de fécondité déclarée en 2005, selon l’échantillon observé (2005 ou 2011)

Champ : Femmes et hommes sans enfant âgés de 18 à 39 ans en 2005.
Lecture : 17,6 % de l’ensemble des personnes sans enfant âgées de 18 à 39 ans interrogées lors de la première vague (n = 1 818) ont l’intention d’avoir un enfant dans les trois ans ; cette proportion est de 17,7 % si on limite le champ aux seules personnes ayant répondu à la troisième vague de l’enquête (n = 947).
Note : Intervalles de confiance à 95 % (méthode de Wilson avec correction de continuité).
Source : Ined-Insee, Érfi-GGS1-3, 2005-2011.

Âge et projet d’enfant

2D’après les hommes et les femmes interrogés, l’âge jugé « idéal » pour devenir père est de 27 ans en moyenne et de 25 ans pour être mère. Les comportements effectifs se sont au fil du temps écartés de cet « idéal » [4]. L’âge moyen à la première maternité est passé d’environ 24 ans au milieu des années 1970 à environ 28 ans aujourd’hui [5]. L’allongement de la durée des études est souvent mis en avant pour expliquer une partie de ce report [6]. En 2008, l’âge moyen des mères à la naissance du premier enfant était de 25,3 ans chez les non-diplômées contre 30 ans pour les titulaires d’un diplôme du supérieur [7]. Ce lien entre l’âge de fin d’études et l’âge au premier enfant n’est toutefois pas mécanique. D’un côté, les personnes sorties du système éducatif relativement tôt sont aussi celles qui attendent plus de temps avant d’avoir leur premier enfant, notamment du fait d’une mise en couple plus tardive après la fin des études. De l’autre, plus les femmes sont jeunes et diplômées, plus elles restent longtemps en couple avant d’avoir leur premier enfant [8]. Plusieurs analyses conduites à partir d’entretiens qualitatifs [9] ou de données statistiques [10] ont démontré l’importance que les personnes issues des milieux sociaux les plus favorisés attachaient également au souhait d’avoir d’abord profité de leur vie de couple sans enfant et rentabilisé leur investissement scolaire sur le marché du travail avant de devenir parents et d’être confrontés à un nouvel ensemble de tâches domestiques et éducatives [11].

3Pour autant, malgré le recul continu de l’âge au premier enfant, les représentations liées à la parentalité tardive restent plutôt négatives. On peut citer, de manière non exhaustive, la crainte de rencontrer des difficultés à concevoir, que la grossesse se passe mal, que l’écart d’âge important entre enfants et parents conduise à davantage d’incompréhension entre eux et à des conflits de générations ou encore que l’enfant soit stigmatisé à l’école du fait d’avoir un parent plus âgé que la moyenne. La crainte que l’exercice de la parentalité soit plus difficile à assumer est également avancée : moindre patience et peur d’être trop fatigué pour s’occuper d’un enfant en bas âge, d’être trop âgé pour pouvoir jouer avec lui, de passer à la retraite au moment où il faudra financer ses études ou encore inquiétudes concernant le fait qu’il se retrouve orphelin d’un parent alors qu’il est encore jeune [12]. Dans les faits, l’arrivée du premier enfant « sur le tard » (entendu ici comme survenant après 45 ans pour un homme et 40 ans pour une femme) reste rare, même si une légère tendance à l’augmentation du phénomène se dessine, en partie liée aux recompositions familiales [13].

4À l’inverse, le souhait de ne pas avoir un enfant « trop tôt » est également présent et renvoie aux représentations que les enquêtés se font du contexte dans lequel il est « légitime » de devenir parent. Ainsi, en coupe transversale [voir figure 2, p. 86], la proportion de femmes sans enfant ayant l’intention de devenir mère dans les trois ans est faible à 20 ans (17 %). Elle est de 57 % à 25 ans et atteint 70 % à 30 ans. Elle décline ensuite, en raison d’un effet de sélection : au-delà de cet âge, beaucoup de femmes sont déjà mères (70 % des femmes âgées de 30 ans ont au moins un enfant) et, mécaniquement, la proportion de celles ne souhaitant pas du tout d’enfant augmente. La même tendance se dessine du côté des hommes [voir figure 3, p. 87], mais avec un décalage de deux ans (traduisant l’écart d’âge moyen entre conjoints au sein des couples).

Figure 2

Proportion de personnes sans enfant ayant l’intention d’en avoir un dans les trois ans et proportion de personnes ayant déjà un enfant, par sexe et âge

Figure 2

Proportion de personnes sans enfant ayant l’intention d’en avoir un dans les trois ans et proportion de personnes ayant déjà un enfant, par sexe et âge

Champ : Femmes et hommes âgés de 18 à 39 ans, sans enfant pour la courbe « Souhaite un premier enfant dans les trois ans », et ensemble des répondants pour la courbe « A déjà un enfant ».
Lecture : À 25 ans, 57 % des femmes sans enfant ont l’intention d’en avoir un dans les trois ans (réponse « oui » et « oui probablement ») ; à cet âge, 28 % des femmes ont déjà eu un enfant ou en attendent un.
Note : Moyennes mobiles d’ordre 3.
Source : Ined-Insee, Érfi-GGS1, 2005.
Figure 3

Intention d’avoir un enfant dans les trois ans et âge moyen selon la situation conjugale

Figure 3

Intention d’avoir un enfant dans les trois ans et âge moyen selon la situation conjugale

Champ : Femmes et hommes sans enfant âgés de 18 à 39 ans.
Lecture : 18 % des personnes sans enfant vivant chez leurs parents ont l’intention d’en avoir un dans les trois ans (5 % ont répondu « oui » et 13 % « oui, probablement ») ; elles ont en moyenne 22 ans.
Source : Ined-Insee, Érfi-GGS1, 2005.

5La faible part de personnes ayant l’intention d’avoir un enfant dans les trois ans aux « jeunes âges » renvoie probablement aux représentations que les personnes se font de la parentalité et des conditions préalables qu’elles se posent avant d’envisager de constituer une famille. Parmi celles-ci, une grande importance est attachée à la situation conjugale et à la stabilité économique, lesquelles dépendent étroitement de la position dans le cycle de vie.

Les intentions de fécondité : le poids des conditions objectives d’existence

L’impératif d’une vie conjugale cohabitante

6Le contexte conjugal dans lequel le premier enfant arrive s’est sensiblement modifié depuis les années 1970. Dans la première moitié du XXe siècle, le cadre statistiquement majoritaire et socialement valorisé dans lequel survient une naissance est le couple marié (9 % de naissances hors mariage en 1900, 6 % en 1960 [14] : on parle alors de naissances « illégitimes »). À partir du milieu des années 1960, les naissances hors mariage progressent rapidement et de manière continue, parallèlement au déclin du mariage : elles sont aujourd’hui majoritaires (57 % en 2014 [15]) et les expressions d’enfants « illégitimes » ou de « naissances naturelles » ne sont plus usitées, ni par la statistique publique (depuis l’ordonnance du 5 juillet 2005), ni dans le langage courant.

7Pour autant, l’augmentation de la part des naissances hors mariage ne s’est pas accompagnée d’un surcroît de naissances survenant en dehors d’un couple. C’est avant tout le fait d’être en couple qui prime, plus que sa forme légale. Ainsi, les femmes qui accouchent alors qu’elles ne vivent pas en couple sont rares (autour de 7 % [16]) et, dans ces configurations, seul un tiers des naissances sont déclarées « souhaitées à ce moment-là » [17].

8La plupart des personnes estiment qu’il est « important » ou « très important » d’être sûr que « le couple est stable » avant d’avoir un enfant (proportion qui atteint 93 % chez les 15-24 ans [18]), même si la notion de stabilité peut prendre un sens différent selon les individus. Cela se traduit par une très faible part de personnes ayant l’intention d’avoir un enfant dans les trois prochaines années, dès lors qu’elles ne vivent pas en couple et qu’elles n’ont pas de partenaire [voir figure 3, p. 87]. Dans cette situation, seules 5 % des personnes qui vivent chez leurs parents et 9 % de celles qui résident dans un logement indépendant ont l’intention ferme d’avoir un enfant dans les trois années à venir (réponse « oui » à la question des intentions), proportions qui atteignent respectivement 18 % et 34 % si l’on cumule les réponses « oui » et « oui, probablement dans les trois ans ». L’intention d’avoir un premier enfant est d’autant plus forte que le couple est reconnu juridiquement, les couples mariés se distinguant aujourd’hui des couples non mariés ou des couples pacsés en étant beaucoup plus traditionnels dans leur fonctionnement quotidien et leurs aspirations [19]. Ainsi 17 % des personnes ayant un partenaire non cohabitant ont l’intention ferme d’avoir un enfant dans les trois prochaines années (réponse « oui »), proportion qui atteint 33 % pour les personnes en couple non marié et 68 % si elles sont mariées.

9Par ailleurs, cette forte corrélation entre la situation conjugale et l’intention d’avoir un enfant recouvre en partie nos précédentes observations relatives à l’âge d’arrivée du premier enfant, la situation conjugale traduisant dans une certaine mesure l’avancée dans le cycle de vie [voir figure 3, axe de droite décrivant l’âge moyen des personnes selon leur situation conjugale, p. 87].

10Ainsi, plus l’union est ancienne et plus la part de personnes projetant d’avoir un enfant dans les trois ans est élevée : 28 % si l’union a moins de deux ans contre 54 % si elle est en cours depuis au moins cinq ans [voir tableau 1, p. 89]. Notons cependant que lorsque l’union est ancienne (cinq ans ou plus), la proportion de celles et ceux n’exprimant pas de désir d’enfant est également la plus élevée (23 % contre 12 % lorsque l’union est en cours depuis moins de deux ans). Cela tient à un effet de sélection, les personnes en couple depuis longtemps et qui restent sans enfant sont davantage celles qui n’en souhaitaient pas du tout ; elles sont aussi en moyenne plus âgées.

Tableau 1

Intention d’avoir un enfant dans les trois ans selon l’ancienneté de l’union

Tableau 1
Oui dans les 3 ans Oui, probablement dans les 3 ans Oui, plus tard Non Ne sait pas Moins de 2 ans 28,4 29,1 29,6 12,1 0,8 De 2 à moins de 5 ans 46,3 27,5 19,3 6,9 0,0 5 ans ou plus 53,9 16,3 6,0 23,2 0,7

Intention d’avoir un enfant dans les trois ans selon l’ancienneté de l’union

Champ : Femmes et hommes sans enfant âgés de 18 à 39 ans et vivant en couple (n = 464).
Lecture : 28,4 % des personnes sans enfant en couple depuis moins de deux ans ont l’intention d’en avoir un dans les trois prochaines années.
Source : Ined-Insee, Érfi-GGS1, 2005.

Avoir un emploi stable et disposer de ressources matérielles satisfaisantes

11Lors d’entretiens qualitatifs, la stabilité professionnelle n’est pas toujours mentionnée de manière spontanée par les personnes interrogées comme étant une condition préalable à l’arrivée du premier enfant. Cela tient principalement au fait qu’elles ont déjà achevé leurs études au moment où on les interroge et que l’un des deux conjoints occupe déjà un emploi [20]. Dans les faits, tant chez les femmes que chez les hommes [voir figure 4, p. 87], le souhait d’avoir un enfant à court terme s’exprime très rarement de manière ferme chez les étudiants (5 % des hommes, 6 % des femmes). De la même manière, la proportion d’étudiants et d’étudiantes ayant effectivement un enfant est très faible (4 %).

Figure 4

Intention d’avoir un enfant dans les 3 ans selon la situation vis-à-vis de l’emploi, par sexe

Figure 4

Intention d’avoir un enfant dans les 3 ans selon la situation vis-à-vis de l’emploi, par sexe

Champ : Femmes et hommes âgés de 18 à 39 ans, sans enfant pour la répartition des intentions, et ensemble des répondants pour la proportion « A déjà un enfant ».
Lecture : 6 % des étudiantes sans enfant ont l’intention d’en avoir un dans les trois ans (réponse « oui, dans les trois ans ») ; 4 % de l’ensemble des étudiantes ont déjà un enfant.
Source : Ined-Insee, Érfi-GGS1, 2005.

12Le projet d’enfant s’avère également peu compatible avec une situation de chômage, principalement chez les hommes : seuls 12 % des chômeurs et 18 % des chômeuses souhaitent un enfant dans les trois ans. L’écart entre sexes est plus marqué si l’on cumule les réponses « oui » et « oui, probablement » (26 % et 41 %, respectivement), renvoyant aux représentations encore prégnantes du modèle de l’homme comme principal pourvoyeur des ressources de la famille. La stabilité professionnelle de l’homme est en effet, plus que celle de la femme, mise en avant comme un préalable au projet familial, tant par les femmes que par les hommes bien que dans des proportions différentes : « D’après les hommes, une situation professionnelle stable apparaît comme un préalable plus important pour un homme que pour une femme (79 % contre 51 %) […] Les femmes sont autant attachées à la nécessité pour un homme de travailler avant de devenir père (82 %), mais elles insistent davantage sur leur propre situation professionnelle (61 %), surtout les jeunes [21] ». Ainsi, plus la situation d’emploi est effectivement stable (contrats à durée indéterminée ou titulaires de la fonction publique plutôt que contrats précaires) et plus le projet parental se dessine à brève échéance [voir figure 4, p. 87]. De la même manière, la proportion d’hommes ayant déjà un enfant est significativement plus élevée chez les fonctionnaires ou titulaires d’un contrat sans limite de durée (58 %) que lorsqu’ils sont en contrat à durée déterminée (32 %) ou au chômage (34 %). Chez les femmes, l’absence de différence entre les « CDI, fonctionnaires » et les « CDD, contrats précaires, inactives » est difficilement interprétable dans la mesure où cette dernière catégorie regroupe proportionnellement plus d’inactives chez les mères que chez les femmes sans enfant, inactivité qui peut faire suite à la naissance des enfants (la catégorie des inactives est en revanche numériquement trop faible pour pouvoir être isolée chez les femmes sans enfant).

13Si l’on se focalise sur les personnes en couple au moment de l’enquête, la situation d’activité combinée des deux membres du couple apparaît également comme déterminante des intentions de fécondité [voir figure 5, p. 88][22]. Lorsque les deux partenaires ont une situation professionnelle stable (contrats à durée indéterminée ou emplois à statut dans la fonction publique), 49 % souhaitent un enfant dans les trois ans, 32 % si seul l’un des deux conjoints occupe une position professionnelle stable et 13 % si tous deux sont dans une situation plus précaire. Le projet familial est ainsi d’autant plus présent que les deux conjoints ont une activité professionnel le stable. De même, c’est chez les couples dont la situation professionnelle est la plus stable que la part de personnes ayant déjà un enfant est la plus élevée : 76 % lorsque les deux occupent un emploi stable contre 32 % lorsqu’aucun des deux n’est dans cette situation. D’autres caractéristiques comme le niveau de revenu, étroitement lié à la situation d’emploi, jouent dans le même sens sur l’expression du projet parental. Parmi les couples, ceux dont le revenu mensuel est inférieur à 2 000 € sont moins enclins à souhaiter un enfant dans le court terme (19 %) que ceux dont le revenu est supérieur (36 % lorsque le revenu est compris entre 2 000 et moins de 3 000 €, 31 % si le revenu est supérieur).

Figure 5

Intention d’avoir un enfant dans les trois ans selon la situation vis-à-vis de l’emploi des deux conjoints

Figure 5

Intention d’avoir un enfant dans les trois ans selon la situation vis-à-vis de l’emploi des deux conjoints

Champ : Femmes et hommes en couple ou relation amoureuse stable âgés de 18 à 39 ans, sans enfant pour la répartition des intentions, et ensemble des répondants pour la proportion « A déjà un enfant ».
Lecture : 49 % des personnes sans enfant, en couple et dont les deux conjoints occupent un emploi stable ont l’intention d’en avoir un dans les trois ans (réponse « oui, dans les trois ans ») ; 76 % de l’ensemble des personnes dans cette situation ont déjà un enfant.
Source : Ined-Insee, Érfi-GGS1, 2005.

Des conditions préalables au projet parental confirmées « toutes choses égales par ailleurs »

14Tous les indicateurs concordent dans la mesure où ils sont en partie liés entre eux (le revenu et la situation vis-à-vis de l’emploi par exemple) et corrélés à l’âge. Une régression logistique a été mise en œuvre afin de mesurer l’effet propre de ces différents facteurs sur l’intention d’avoir un premier enfant dans les trois prochaines années (réponse « oui » et « oui, probablement » versus une autre réponse). Par exemple, si la moindre propension des plus jeunes à exprimer l’intention d’avoir un enfant dans les trois ans demeure une fois contrôlée la situation conjugale, professionnelle et économique des personnes, on pourra conclure à un effet « net » de l’âge. Les variables incluses dans le modèle statistique sont le sexe, l’âge, la situation conjugale, la situation vis-à-vis de l’emploi, le revenu mensuel net et le niveau de diplôme [voir tableau 2, p. 89]. L’effet d’autres variables a été testé, comme la pratique religieuse – dont on sait qu’elle joue sur les comportements familiaux [23] – ou encore le statut d’occupation du logement (être ou non propriétaire). Celles-ci n’ont au final pas été retenues dans les résultats présentés car leur effet n’était pas significatif sur l’expression des intentions et leur prise en compte dans le modèle n’affectait pas l’effet relatif des autres variables. L’observation est limitée aux personnes sans enfant et ne résidant pas chez leurs parents, la question de l’intention d’avoir un enfant à court terme ne se posant que très rarement pour ces derniers.

Tableau 2

Modélisation (logit) de l’intention d’avoir un enfant dans les trois ans

Tableau 2
Constante 0,62*** Sexe Homme Réf. Femme 0,35*** Âge 18-23 ans - 0,54*** 24-26 ans Réf. 27-29 ans 0,36* 30-39 ans 0,48*** Situation conjugale Seul, en logement indépendant - 1,00*** En relation amoureuse non cohabitant - 0,56*** En couple non marié Réf. En couple marié 0,76*** Situation professionnelle En CDI, fonctionnaire Réf. En CDD, contrat précaire 0,00 Chômage 0,09 En études - 0,97*** Autre inactif - 0,64 - Revenu mensuel Moins de 1 000 € - 0,44** De 1 000 à 1 999 € - 0,12 De 2 000 à 2 999 € Réf. 3 000 € et plus - 0,16 Niveau de diplôme < au Bac - 0,21 Bac Réf. Bac + 2 0,08 Diplôme supérieur - 0,18 Effectifs Souhaite un enfant dans les 3 ans 640 Ne souhaite pas d’enfant dans les 3 ans 694

Modélisation (logit) de l’intention d’avoir un enfant dans les trois ans

Champ : Personnes sans enfant, de 18 à 39 ans, ne résidant pas chez leurs parents.
Lecture : Un paramètre positif (respectivement négatif) et statistiquement significatif (voir « légende ») indique que l’on est en présence d’un facteur qui accroît (resp. diminue) la probabilité d’exprimer l’intention d’avoir un enfant dans les trois ans (réponse « oui » ou « oui, probablement »), toutes choses égales par ailleurs. Plus la valeur d’un paramètre est éloignée de 0, plus l’effet du facteur est important.
Légende : Réf. = situation de référence ; * = significatif au seuil de 10 % ; ** = de 5 % ; *** = de 1 %.
Source : Ined-Insee, Érfi-GGS1, 2005.

15Comparativement aux 24-26 ans, les plus jeunes expriment moins l’intention d’avoir un enfant, et inversement pour les plus âgés, toutes choses égales par ailleurs. La propension à exprimer l’intention d’avoir un enfant dans les trois ans est également moindre chez les personnes qui entretiennent une relation amoureuse non cohabitante et plus encore chez les personnes seules, par rapport à celles qui sont en couple non marié. Au contraire, le fait d’être marié favorise l’intention de devenir parent, toutes choses égales par ailleurs. Disposer d’un très faible revenu (inférieur à 1 000 €) diminue de manière significative la propension à avoir l’intention d’avoir un enfant à court terme. Enfin, toutes choses égales par ailleurs, les femmes expriment davantage le projet d’avoir un enfant, confirmant nos premières observations : à âge comparable, la propension des femmes à déclarer souhaiter un enfant est plus élevée que celle des hommes.

16L’effet de la précarité de la situation professionnelle, entendue ici par le fait d’occuper un emploi en contrat à durée déterminée ou d’être au chômage, est en revanche démenti, une fois prises en compte les autres caractéristiques des personnes. La prise en compte de la situation conjugale mais aussi du revenu du ménage explique en partie ce résultat, la mise en couple étant elle-même dépendante de la situation d’activité, en particulier chez les hommes [24]. Le fait d’être encore étudiant s’avère en revanche peu compatible avec le projet d’enfant. L’articulation entre études et parentalité apparaît d’ailleurs particulièrement complexe en France en comparaison d’autres pays européens, en raison de l’absence d’aménagement de cursus en faveur des étudiants-parents (non prise en compte de cette situation par le système éducatif notamment) [25].

17Dans la mesure où les personnes sans enfant sont de plus en plus « sélectionnées » avec l’avancée en âge (la proportion de personnes ayant déjà un enfant augmente), nous avons mis en œuvre une régression logistique multinomiale afin de comparer trois situations distinctes : « avoir l’intention d’avoir un enfant dans les trois ans », « avoir déjà un seul enfant âgé de moins de trois ans » et « ne pas avoir l’intention d’avoir un enfant dans les trois ans » (situation prise en référence). Les facteurs significativement liés à l’intention demeurent inchangés ; ceux liés au fait d’avoir déjà un enfant (plutôt que de ne pas avoir l’intention d’en avoir dans les trois ans) sont globalement identiques, renforçant l’idée selon laquelle, outre l’âge, un ensemble de conditions matérielles et statutaires sont pré-requises avant de constituer une famille [voir tableau 3, p. 90].

Tableau 3

Modélisation de l’intention d’avoir un enfant dans les trois ans, ou d’avoir déjà un enfant (de moins de trois ans) (logit multinomial)

Tableau 3
Intention dans les 3 ans A un enfant de moins de 3 ans Constante 0,54** -0,16 Sexe Homme Réf Réf Femme 0,41*** 0,29 Âge 18-23 ans 0,51*** -0,28 24-26 ans Réf Réf 27-29 ans 0,35* 0,64** 30-39 ans 0,43** 1,07*** Situation conjugale Seul, en logement indépendant -0,97*** -2,91*** En relation amoureuse non cohabitante -0,55*** -2,87*** En couple non marié Réf Réf En couple marié 0,74*** 1,67*** Situation professionnelle En CDI, fonctionnaire Réf Réf En CDD, contrat précaire, inactif 0,09 - -0,40 Chômage 0,17- 0,63* En études -0,99*** -2,33*** Autre inactif -0,43 - 1,52*** Revenu mensuel Moins de 1 000 € -0,44** -0,22 De 1 000 à 1 999 € -0,12 - -0,41 De 2 000 à 2 999 € Réf Réf 3 000 € et plus -0,14 - 0,42 Niveau de diplôme < au Bac -0,14 -0,27 Bac Réf. Réf. Bac + 2 0,09 -0,35 Diplôme supérieur -0,16 -0,9*** Effectifs Souhaite un enfant dans les 3 ans 640 Ne souhaite pas d’enfant dans les 3 ans 694 A un enfant < 3 ans 271

Modélisation de l’intention d’avoir un enfant dans les trois ans, ou d’avoir déjà un enfant (de moins de trois ans) (logit multinomial)

Champ : Personnes de 18 à 39 ans, ne résidant pas chez leurs parents, sans enfant ou ayant un unique enfant âgé de moins de trois ans.
Lecture : Un paramètre positif (respectivement négatif) et statistiquement significatif (voir « légende ») indique que l’on est en présence d’un facteur qui accroît (resp. diminue) la probabilité d’exprimer l’intention d’avoir un enfant dans les trois ans (réponse « oui » ou « oui, probablement) / d’avoir déjà un enfant de moins de trois ans, toutes choses égales par ailleurs, par rapport au fait de ne pas souhaiter d’enfant dans les trois ans (catégorie de référence). Plus la valeur d’un paramètre est éloignée de 0, plus l’effet du facteur est important.
Légende : Réf. = situation de référence ; * = significatif au seuil de 10 % ; ** = de 5 % ; *** = de 1 %.
Source : Ined-Insee, Érfi-GGS1, 2005.

18Au-delà de la description des situations plus ou moins propices à l’expression du projet d’enfant, les données de l’enquête Érfi permettent de voir si l’arrivée d’un premier enfant a été plus ou moins fréquente selon la situation dans laquelle se trouvaient les personnes en 2005, dans la mesure où les mêmes individus ont été réinterrogés trois et six ans plus tard [voir encadré, p. 84].

Des intentions de fécondité à l’arrivée du premier enfant

Le degré d’intentionnalité étroitement lié à l’arrivée de l’enfant

19En premier lieu, nous avons observé la fréquence d’arrivée du premier enfant en fonction du temps écoulé depuis la première vague (2005), en stratifiant l’observation selon les intentions alors déclarées [voir figure 6, p. 88].

Figure 6

Arrivée du premier enfant en fonction du temps, selon l’intention déclarée en 2005

Figure 6

Arrivée du premier enfant en fonction du temps, selon l’intention déclarée en 2005

Champ : Femmes et hommes sans enfant âgés de 18 à 39 ans en 2005 et ayant répondu à la 3e vague de l’enquête.
Lecture : 48 % des personnes qui avaient en 2005 l’intention d’avoir un enfant dans les trois ans (réponse « oui, dans les trois ans ») en avait un en 2008 (36 mois plus tard).
Note : La courbe se poursuit jusqu’à 80 mois (donc au-delà des six ans) dans la mesure où l’on connaît la date prévue de la naissance pour les personnes qui attendaient un enfant lors de la 3e vague.
Source : Ined-Insee, Érfi-GGS1-3, 2005-2011.

20Nos résultats confirment un fort pouvoir prédictif des intentions, en particulier lorsqu’il s’agit d’intentions dites « négatives » (ne pas avoir l’intention). Ainsi, après 36 mois (en 2008), moins de 5 % des personnes qui ne souhaitaient pas d’enfants dans les trois ans (réponses « oui, plus tard » ou « non ») ont eu un enfant. Parmi les personnes qui exprimaient l’intention d’avoir un enfant, la fermeté de la réponse fournie en 2005 a également un impact important sur les comportements. Après 36 mois, la moitié des personnes qui avaient assurément l’intention d’avoir un enfant (réponse « oui ») en ont effectivement eu un, proportion qui n’atteint que 23 % parmi celles qui avaient nuancé leur réponse (« oui, probablement dans trois ans »). Si la proportion de personnes ayant un premier enfant croît de façon continue durant les trois années qui suivent (entre 2008 et 2011), les écarts restent importants selon la fermeté des intentions exprimées en 2005. Au final, les intentions s’avèrent donc être un prédicteur relativement fort des comportements, mais elles ne suffisent toutefois pas à expliquer les comportements.

Situation conjugale, âge et revenus influent sur l’arrivée du premier enfant

21Dans la mesure où les intentions – el les-mêmes déterminées par la situation des personnes – sont fortement corrélées aux comportements, on peut se demander si les facteurs qui pesaient sur les projets jouent également sur l’arrivée du premier enfant. Deux modélisations sont présentées [voir tableau 4, p. 91]. La première (modèle 1) estime la propension à avoir eu un enfant dans les trois ans plutôt que de ne pas en avoir eu ; la seconde (modèle 2) estime la propension à avoir eu un enfant dans les six ans plutôt que de ne pas en avoir eu. Seules les personnes qui avaient exprimé en 2005 l’intention d’avoir un enfant, que ce soit dans les trois ans ou plus tard, sont ici prises en compte. Les variables retenues dans les modèles sont les mêmes que celles utilisées pour étudier les déterminants des intentions de fécondité [voir tableau 2, p. 89], ainsi que le degré d’intentionnalité qui, comme nous l’avons vu, joue fortement sur les comportements. Toutes décrivent la situation observée lors de la première vague d’enquête (en 2005).

Tableau 4

Modélisation (logit) de l’arrivée du premier enfant dans les trois ans (modèle 1) ou dans les six ans (modèle 2)

Tableau 4
Modèle 1. A eu un enfant dans les 3 ans Modèle 2. A eu un enfant dans les 6 ans Constante 0,48 2,30*** Sexe Homme Réf Réf Femme 0,04 0,28 Âge en 2005 18-23 ans 0,00 -0,02 24-26 ans Réf. Réf. 27-29 ans 0,64* -0,10 30-39 ans -0,04 -1,42*** Situation conjugale en 2005 Seul, en logement indépendant 2,55*** -1,88*** En relation amoureuse non cohabitante -1,21*** -0,95** En couple non marié -0,73** -0,64 En couple marié Réf. Réf. Situation professionnelle en 2005 En CDI, fonctionnaire Réf. Réf. En CDD, contrat précaire, inactif 0,18 -0,20 En études -0,21 -0,20 Revenu mensuel en 2005 Moins de 1 000 € -0,34 -0,65* De 1 000 à 1999 € -0,11 -0,54* De 2 000 à 2 999 € Réf. Réf 3 000 € et plus 0,40 0,19 Niveau de diplôme en 2005 < au Bac -0,02 0,14 Bac Réf. Réf. Bac + 2 0,48 0,61** Diplôme supérieur 0,06 0,32 Intention en 2005 Oui, dans les 3 ans Réf. Réf. Oui, probablement dans les 3 ans -0,63** -0,21 Oui, plus tard -2,08*** -1,57*** Effectifs A eu un enfant 142 303 N’a pas eu d’enfant 437 276

Modélisation (logit) de l’arrivée du premier enfant dans les trois ans (modèle 1) ou dans les six ans (modèle 2)

Champ : Personnes sans enfant de 18 à 39 ans en 2005, ne résidant pas chez leurs parents et ayant l’intention d’avoir un enfant, dans les trois ans ou plus tard, et ayant répondu à la troisième vague de l’enquête.
Lecture : Un paramètre positif (respectivement négatif) et statistiquement significatif (voir « légende ») indique que l’on est en présence d’un facteur qui accroît (resp. diminue) la probabilité d’avoir eu un enfant dans les trois (ou six) ans, toutes choses égales par ailleurs. Plus la valeur d’un paramètre est éloignée de 0, plus l’effet du facteur est important.
Légende : Réf. = situation de référence ; * = significatif au seuil de 10 % ; ** = de 5 % ; *** = de 1 %.
Source : Ined-Insee, Érfi-GGS1-3, 2005-2011.

22La situation conjugale est de très loin le facteur le plus déterminant de l’arrivée du premier enfant, toutes choses égales par ailleurs (en contrôlant notamment par le degré d’intentionnalité). Sans surprise, la venue du premier enfant est d’autant moins fréquente que la situation conjugale est peu formalisée juridiquement et matériellement. Comparativement aux personnes mariées en 2005, le fait de vivre seul et de ne pas être engagé dans une relation amoureuse diminue considérablement la probabilité d’avoir eu un enfant dans les trois ans ; bien que dans une moindre mesure, être en relation amoureuse non cohabitante limite également la venue d’un enfant ; enfin, parmi les personnes vivant en couple, le fait de ne pas être marié réduit les chances d’être devenu parent sur la période. L’arrivée du premier enfant a été plus fréquente chez les 27-29 ans (en 2005) que chez les 24-26 ans. C’est à ces âges que l’intention d’avoir un enfant atteint son maximum parmi les personnes sans enfant [voir figure 2, p. 86] et que la proportion de femmes et d’hommes déjà parents dépasse les 50 % (à 28 ans pour les femmes et à 30 ans pour les hommes).

23Si l’on élargit la fenêtre d’observation à six ans, la situation conjugale en 2005 (vivre en couple ou être seul) demeure importante, mais il n’y a plus de différence significative entre les non mariés et les mariés. Les premiers étaient en 2005 en couple depuis moins longtemps en moyenne (3 ans) que les seconds (4,4 ans), ceci pouvant expliquer leur moindre propension à avoir eu un enfant dans les trois premières années d’observation mais aussi cet « effet de rattrapage » au bout de six ans. De la même manière, toutes choses égales par ailleurs, les comportements ne diffèrent plus entre les 24-26 ans et les 27-29 ans (ils ont alors entre 30 et 35 ans en 2011) ; par contre, la probabilité que les 30-39 ans sans enfant aient eu un enfant au bout de six ans est sensiblement plus faible. Cela pourrait s’expliquer par la diminution de la fertilité avec l’avancée en âge.

24Concernant la dimension économique, on ne note pas d’effet significatif de la situation professionnelle observée en 2005 : dans les six années qui ont suivi, un certain nombre d’individus ont pu changer d’emplois ou de statuts, notamment pour les plus précaires d’entre eux qui ont pu accéder à une position plus stable vis-à-vis de l’emploi. Un effet significatif des ressources économiques est cependant observé, les personnes dont le revenu mensuel est inférieur à 2 000 € ayant moins souvent eu un enfant entre 2005 et 2011. Cet impact de la situation professionnelle et, surtout, financière (même si l’on ne peut mesurer ici le patrimoine des individus mais seulement les flux de revenus) est en cohérence avec les résultats d’une récente étude qui a mis en évidence une moindre réalisation du projet d’avoir un premier enfant lorsque les personnes ont connu une période de chômage [26]. Enfin, si la fermeté de l’intention d’avoir un enfant dans les trois ans (« oui » versus « oui, probablement ») joue significativement sur l’arrivée d’un enfant dans ce même horizon temporel, elle n’a cependant pas d’effet sur la probabilité d’avoir eu un enfant dans les six ans. Seules les personnes ayant répondu en 2005 souhaiter un enfant « plus tard » (au-delà de trois ans) ont moins souvent eu un enfant entre 2005 et 2011.

25Malgré un contexte économique de moins en moins favorable et une mobilité conjugale accrue (unions moins durables et plus nombreuses au cours de la vie d’un individu), le désir de fonder une famille demeure un sentiment largement partagé en France (seuls 6 % des hommes et 4 % des femmes sans enfant déclarent ne pas en vouloir) [27]. Pour autant, le calendrier de constitution de la famille reste l’objet d’arbitrages et de négociations, entre poids des normes sociales et conditions objectives d’existence. En mettant en regard les intentions de fécondité des personnes sans enfant avec leur situation personnelle (dans une approche transversale), et en faisant émerger les situations qui conduisent le plus fréquemment à l’arrivée effective du premier enfant (à partir de données longitudinales), ce cadrage statistique met ainsi au jour les conditions préalables que les personnes se fixent avant de devenir parents : avoir terminé leurs études, se trouver dans une position professionnelle stable, être en couple cohabitant depuis un certain temps. La prégnance des normes relatives à l’arrivée du premier enfant, tous milieux sociaux confondus, conjuguée à l’allongement des études, aux difficultés croissantes d’insertion professionnelle des plus jeunes et à un accès plus tardif à l’autonomie résidentielle, contribuent sans doute à expliquer la poursuite de l’augmentation de l’âge au premier enfant [28]. C’est aujourd’hui autour de la trentaine que l’arrivée du premier enfant est la plus fréquente. Stabilité conjugale et affective ne sont toutefois pas synonymes, et de nombreuses études tendent à prendre pour objet le rôle des émotions dans le déroulement des carrières familiales, renforçant l’intérêt des approches combinées entre statistiques et ethnographie.

Notes

  • [1]
    Nathalie Bajos et Michèle Ferrand, « L’interruption volontaire de grossesse et la recomposition de la norme procréative », Sociétés contemporaines, 61, 2006, p. 91-117.
  • [2]
    Magali Mazuy, « Être prêt(e), Être prêts ensemble ? Entrée en parentalité des hommes et des femmes en France », thèse de doctorat en démographie sous la direction de Marlène Lamy, 2006 ; Magali Mazuy, « Avoir un enfant : être prêts ensemble ? », Revue des sciences sociales, 41, 2009, p. 30-41.
  • [3]
    Arnaud Régnier-Loilier, Avoir des enfants en France. Désirs et réalités, Les cahiers de l’Ined, 159, 2007.
  • [4]
    Laurent Toulemon et Henri Leridon, « La famille idéale : combien d’enfants, à quel âge ? », Insee Première, 652, 1999, p. 1-4.
  • [5]
    Nous ne disposons pas de statistiques exhaustives précises en France, le rang de naissance étant mal renseigné dans l’état civil, avec notamment une surreprésentation des naissances de rang 1. Du côté des hommes, l’âge moyen au premier enfant est supérieur d’environ trois ans. Voir M. Mazuy, « Être prêt(e), être prêts ensemble ?… », op. cit.
  • [6]
    Voir par exemple Máire Ní Bhrolcháin et Éva Beaujouan, « En France comme en Grande-Bretagne, l’allongement des études retarde les maternités », Population et sociétés, 495, 2012, p. 1-4.
  • [7]
    Emma Davie et Magali Mazuy, « Fécondité et niveau d’études des femmes en France à partir des enquêtes annuelles de recensement », Population, 65(3), 2010, p. 475-511.
  • [8]
    Monique Meron et Isabelle Widmer, « Les femmes au chômage retardent l’arrivée du premier enfant », Population, 57(2), 2002, p. 327-357.
  • [9]
    Voir par exemple A. Régnier-Loilier, Avoir des enfants en France…, op. cit. ; Sarah Brachet, Marie-Thérèse Letablier et Anne Salles, « Devenir parents en France et en Allemagne : normes, valeurs, représentations », Politiques sociales et familiales, 100, 2010, p. 79-92 ; Arieke J. Rijken et Trudie Knijn, “Couples’ decisions to have a first child: comparing pathways to early and late parenthood”, Demographic Research, 26(21), 2009, p. 765-802.
  • [10]
    Voir par exemple L. Toulemon et H. Leridon, art. cit. ; M. Mazuy, « Être prêt(e), être prêts ensemble ?… », op. cit. ; M. Mazuy, « Avoir un enfant : être prêts ensemble ? », art. cit. ; Arnaud Régnier-Loilier et Anne Solaz, « La décision d’avoir un enfant : une liberté sous contraintes », Politiques sociales et familiales, 100, 2010, p. 61-77.
  • [11]
    A. J. Rijken et T. Knijn, art. cit.
  • [12]
    A. Régnier-Loilier, Avoir des enfants en France…, op. cit.
  • [13]
    Marc Bessin, Hervé Levilain et Arnaud Régnier-Loilier, « Avoir des enfants “sur le tard”. Une exploration statistique de la “parenté tardive” à partir de l’EHF 1999 », in Cécile Lefèvre et Alexandra Filhon (dir.), Histoires de familles, histoires familiales. Les résultats de l’enquête Famille de 1999, Les cahiers de l’Ined, 156, 2005, p. 283-307.
  • [14]
    Fabienne Daguet, « Un siècle de fécondité en France. Caractéristiques et évolution de la fécondité de 1901 à 1999 », Insee Résultats, 8, 2002.
  • [15]
    Source : Insee.
  • [16]
    Béatrice Blondel et Morgane Kermarrec, « Les naissances en 2010 et leur évolution depuis 2003 », rapport, ministère du Travail, de l’Emploi et de la Santé, 2011.
  • [17]
    Source : Enquête nationale périnatale, 2010. Calculs des auteurs.
  • [18]
    Source : Ined-Insee, Intentions de fécondité, 1998. Calculs des auteurs.
  • [19]
    Wilfried Rault et Muriel Letrait, « Diversité des formes d’union et “ordre sexué” », in Arnaud Régnier-Loilier (dir.), Portraits de familles : l’enquête Étude des relations familiales et intergénérationnelles, Paris, Éd. de l’Ined, 2009, p. 59-85.
  • [20]
    A. Régnier-Loilier, : Avoir des enfants… France…, op. cit.
  • [21]
    L. Toulemon et H. Leridon, art. cit., p. 3.
  • [22]
    Les effectifs étant réduits (n = 478), les réponses des hommes et des femmes sont regroupées. Ce regroupement se justifie dans la mesure où les intentions des femmes et des hommes au sein d’un même couple sont dans la plupart des cas identiques : A. Régnier-Loilier et A. Solaz, art. cit.
  • [23]
    Arnaud Régnier-Loilier et France Prioux, “Family behaviours and religious practice in France”, in Arnaud Régnier-Loilier (dir.), The Contemporary Family in France. Partnership Trajectories and Domestic Organization, Springer/Ined, 2015, p. 87-111.
  • [24]
    Ariane Pailhé et Arnaud Régnier-Loilier, « L’effet du chômage sur la réalisation des intentions de fécondité », in Arnaud Régnier-Loilier (dir.), Parcours de familles. L’enquête Étude des relations familiales et intergénérationnelles, Paris, Éd. de l’Ined, 2016, p. 261-283.
  • [25]
    Pour plus de détails sur les étudiants-parents, voir Arnaud Régnier-Loilier, « Qui sont les étudiants-parents en France ? Caractéristiques et difficultés rencontrées », in Jean-François Giret, Cécile Van de Velde et Élise Verley (dir.), Les Vies étudiantes. Tendances et inégalités, Paris, La Documentation française, 2016, p. 277-291 ; Clémentine Gaide, « Les temporalités de la maternité étudiante. Cycle de vie, temps du quotidien », mémoire de master en sociologie sous la direction d’Anne Revillard, Paris, IEP, 2014.
  • [26]
    A. Pailhé et A. Régnier-Loilier, op. cit.
  • [27]
    Charlotte Debest, Magali Mazuy et l’équipe de l’enquête Fecond, « Rester sans enfant : un choix de vie à contre-courant », Population et sociétés, 508, 2014, p. 1-4.
  • [28]
    Vanessa Bellamy et Catherine Beaumel, « Bilan démographique 2015. Le nombre de décès au plus haut depuis l’après-guerre », Insee Première, 1581, 2016, p. 1-4.
Français

À la fin des années 1960, la diffusion de la contraception et la légalisation de l’avortement ont permis un meilleur contrôle des naissances. Cet article se propose d’étudier du point de vue quantitatif, certaines des conditions préalables que se fixent les couples avant d’avoir leur premier enfant, en particulier à travers les intentions de fécondité exprimées. À partir de l’enquête longitudinale Étude des relations familiales et intergénérationnelles (Érfi, Ined-Insee) réalisée entre 2005 et 2011 auprès de 10 000 personnes, nous étudions dans un premier temps la variation des intentions de fécondité selon différents critères, notamment la situation économique, conjugale et l’âge des individus. Dans un second temps, à partir des données longitudinales de l’enquête, nous confrontons les intentions déclarées en 2005 aux réalisations trois et six ans plus tard, en identifiant les situations les plus favorables à la réalisation du projet d’enfant.

Deutsch

Fortpflanzungswunsch und die Ankunft des ersten Kindes

Die Verbreitung von Verhütungsmitteln und die Legalisierung der Abtreibung in den ausgehenden 1960er Jahren haben eine bessere Geburtenkontrolle ermöglicht. Dieser Aufsatz untersucht in quantitativer Hinsicht, welche Ausgangsbedingungen für Paare ausschlaggebend sind, bevor sie sich für ein erstes Kind entscheiden, insbesondere hinsichtlich des zum Ausdruck gebrachten Fortpflanzungswunsches. Ausgehend von einer langfristigen Erhebung zu familiären und intragenerationellen Beziehungen (Érfi, Ined-Insee), die zwischen 2005 und 2011 unter 10 000 Personen erstellt wurde, untersuchen wir zunächst, inwiefern der Fortpflanzungswunsch von der wirtschaftlichen Situation, der partnerschaftlichen Situation und Fragen des Alters abhängt. In einer weiteren langfristigen Fragestellung vergleichen wir die im Jahr 2005 zum Ausdruck gebrachten Intentionen mit den Ergebnissen nach drei und sechs Jahren, um zu verstehen, was die Realisierung des Kinderwunsches begünstigt.

Español

Intenciones de fecundidad y llegada del primer hijo. Elementos de estructura estadística en Francia contemporánea

A fines de los anos 60, la difusión de la contracepción y la legislación del aborto permitieron un mejor control de los nacimientos. Este articulo se propone estudiar desde el punto de vista cuantitativo ciertas condiciones previas que se fijan las parejas antes de tener su primer niño, en particular a través de las intenciones de fecundidad expresadas. A partir de la investigación longitudinal Estudio de relaciones familiares e intergeneracionales (Erfi, Index-Insee) realizado entre 2005 y 2011 al lado de 10000 personas, estudiamos en un primer tiempo la variación de intenciones de fecundidad según diferentes criterios, especialmente la situación económica, conyugal y la edad de los individuos. En un segundo tiempo, a partir de datos longitudinales de investigación, confrontamos las intenciones declaradas de 2005 a las realizaciones tres y seis anos mas tarde, identificando las situaciones mas favorables a la realización del proyecto del hijo.

Arnaud Régnier-Loilier
Institut national d’études démographiques (INED)
Zoé Perron
INED
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Mis en ligne sur Cairn.info le 09/08/2016
https://doi.org/10.3917/arss.214.0081
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