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Le temps des catastrophes

Apocalypse, catastrophe, effondrement, extinction ? La perspective d’un changement climatique jugé cataclysmique nourrit depuis quelques années un vaste champ d’études en sciences sociales. La France n’est pas en reste. Ce dossier présente un éventail des principaux points de vue développés.
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Dans 2022/38

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1 Quel mot préférez-vous ? Apocalypse, catastrophe, effondrement, extinction ? C’est selon. La perspective d’un changement climatique jugé cataclysmique nourrit depuis quelques années un vaste champ d’études en sciences sociales. La France n’est pas en reste. Ce dossier présente un éventail des principaux points de vue développés. Pour l’historien François Hartog, il convient de placer la situation actuelle dans le temps long des apocalypses annoncées, depuis le livre de Daniel, la tradition juive et les prophètes. L’économiste de l’énergie Emmanuel Hache rend compte avec précaution de sept livres parus récemment (parmi beaucoup d’autres). Le philosophe Pierre Charbonnier s’en prend à la « collapsologie », mot inventé par le chercheur indépendant Pablo Servigne.

Le grand jour de la colère de Dieu (The Great Day of His Wrath) John Martin, ca 1851, Tate Britain, Londres

« Apocalypse » ou « catastrophe » ?

Les quatre cavaliers de l'Apocalypse, miniature de la Bible Otto Heinrich, XVIe siècle, Mathis Gerung

2 Souvent utilisé à propos du risque climatique, le mot « apocalypse » a une longue histoire qu’interroge l’historien François Hartog dans la revue Esprit. Il se réfère pour partie à un ouvrage collectif dirigé par le médiéviste André Vauchez, L’Attente des temps nouveaux, Eschatologie, millénarisme et visions du futur, du Moyen Age au XXe siècle (2002). Le mot « apocalypse » a été remis au goût du jour par le film de Francis Ford Coppola sur la guerre du Vietnam Apocalypse Now (1979). Toujours présente, l’idée revient en force « quand les doutes sont plus forts, les désorientations plus prononcées, les angoisses plus sourdes », écrit Hartog. Cela s’est notamment produit « dans les premiers siècles du christianisme, entre le Xe et le XVe siècle, puis à nouveau à partir du milieu du XVIIe, autour de 1914, lors de la grande peur nucléaire après 1945 et aujourd’hui, “temps des catastrophes” (climatique, sanitaire, nucléaire ou autre) ». Pour caractériser la période actuelle, le mot « catastrophe » lui paraît en effet plus approprié.

3 L’historien revient sur le livre de Daniel (IIe siècle avant J.C.) et l’Apocalypse de Jean (fin du Ier siècle) pour évoquer la constitution d’un « genre », qui ne cesse de « relancer la question de la fin et du passage d’un temps à un autre, de ce temps-ci à un temps radicalement différent ». La découverte des manuscrits du Qûmram montre aussi que le thème de l’apocalypse était présent dans la tradition juive. On la trouve même déjà chez certains grands prophètes comme Isaïe et Ezéchiel. D’une certaine façon « l’apocalypse valorise le présent, mais sur un mode négatif ». Dans la tradition apocalyptique, « le présent est tel qu’il n’y a plus d’issue, regimber, se révolter ou toute autre action ne sert à rien […] Il n’y a plus rien d’autre à faire que de voir venir la fin et s’y préparer ». C’est en ce sens qu’il faudrait préférer le mot « catastrophe » pour désigner l’état d’esprit actuel. L’idée dominante est que nous avons « enclenché un nouveau temps messianique, mais négatif, avec à l’horizon une apocalypse [seulement] possible, qu’il faut tout faire pour au moins retarder, détourner et si possible empêcher ».

François Hartog est historien et directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Il a récemment publié Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Seuil 2014.

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Pour aller plus loin

« Effondrement »

Ville fantôme Doel, Belgique, Marcel Oosterwijk, CC2.0

5 Les livres se multiplient qui alertent sur la possibilité d’un « effondrement » dû au changement climatique. Dans la Revue internationale de stratégie, l’économiste et prospectiviste Emmanuel Hache saisit l’occasion de la parution de sept de ces ouvrages pour faire l’historique de ce genre de crainte et en montrer les avatars actuels. Le grand ancêtre est bien sûr Malthus. On connaît moins en France les noms de William Stanley Jevons, qui en 1865 publia un livre annonçant (à tort) l’épuisement du charbon, ou de Fairfield Osborn, qui publia dès 1953 un livre intitulé « Les limites de la Terre ». Mais « le véritable catalyseur de la prise de conscience environnementale mondiale » reste la publication en 1972 du rapport au Club de Rome intitulé Les limites de la croissance. Le mot « effondrement » (collapse) fait son apparition avec un autre livre peu connu en France, The Collapse of Complex Societies, de Joseph Tainter. Il prendra son essor médiatique avec le best-seller mondial de Jared Diamond, au titre éponyme (2005). Les manifestes catastrophistes de scientifiques se sont multipliés à partir du début des années 1990. Emmanuel Hache rappelle les travaux du Français René Passet, « l’un des pères de la pensée écologique », dont l’ouvrage L’économique et le vivant est paru en 1979.

6 Dans un livre intitulé Comment tout peut s’effondrer (Seuil 2015), Pablo Servigne (qui se dit « chercheur in-terre-dépendant ») et Raphaël Stevens définissent l’effondrement comme étant « ce processus à l’issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie etc.) ne sont plus fournis (à un coût raisonnable) à une majorité de la population par des services encadrés par la loi ». Pour désigner la période actuelle, où l’homme a pris le pas sur la nature, l’historien Armel Campagne préfère au mot « anthropocène » celui de « capitalocène », pour souligner la responsabilité du capitalisme (Le capitalocène, Aux racines du dérèglement climatique, Divergences 2017). Le sociologue Baptiste Monsaingeon, lui, parle de « poubellocène » (Homo Detritus, Seuil 2017). Son jeune collègue suisse Romain Felli présente une dynamique dans laquelle le capitalisme trouve en réalité un intérêt à s’adapter à la dégradation de l’environnement. Emmanuel Hache conclut par une note optimiste en citant un prospectiviste français quelque peu oublié aujourd’hui, Gaston Berger : « Demain ne sera pas comme hier. Il sera nouveau et dépendra de nous. Il est moins à découvrir qu’à inventer ».

Emmanuel Hache est économiste et prospectiviste. Spécialiste de la transition énergétique, il enseigne à l’IFP School (Institut français du pétrole-Energies nouvelles) et est directeur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris).

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Pour aller plus loin

« Collapsologie »

We don't have time, DR

8 La perspective d’une catastrophe climatique a donné naissance à un mouvement spécifiquement français – même s’il en existe ailleurs des formes apparentées : la « collapsologie ». Le jeune philosophe Pierre Charbonnier le présente en s’en distanciant dans la Revue du Crieur. Son « principal représentant » est Pablo Servigne. C’est dans le livre rapidement évoqué plus haut par Emmanuel Hache, Comment tout peut s’effondrer, qu’il introduit le terme « collapsologue ». Il y développe, explique Charbonnier, l’idée qu’« il faut lâcher prise, abandonner tout espoir et apprendre à mourir ». Charbonnier met cette dernière formule en italiques car c’est le titre d’un livre écrit par un vétéran de la guerre d’Irak, Roy Scranton, Learning to Die in the Anthropocene. De ce point de vue la collapsologie rejoint la tradition apocalyptique évoquée par Hartog. Comme ce dernier, Charbonnier cite d’ailleurs la pensée de Walter Benjamin, dont la neuvième thèse sur l’Histoire met en scène un ange pour qui l’histoire déroule une seule et unique catastrophe, dont le moteur est le progrès. Mais alors que ce premier livre de Servigne est une invitation à vivre la catastrophe absolue, un second livre, publié en 2018, annonce une porte de sortie : Une autre fin du monde est possible (Seuil 2018). Quand tout se sera effondré, écrit Charbonnier, pourra se mettre en place « un dispositif de résilience post-traumatique emprunté à la gestion psychologique du deuil ». Sur les ruines du système industriel nous allons pouvoir négocier un « redémarrage radical », fondé sur l’agriculture d’autosubsistance. Un retour aux tout débuts du néolithique, en quelque sorte. Charbonnier y voit un rêve destiné à « une toute petite minorité », réservée à ceux qui « par héritage ou après avoir “tout plaqué”, ont accès à un domaine agricole et aux savoirs permettant de le mettre à profit ». En aucun cas une solution pour la grande majorité, « prise au piège de l’extension urbaine ». Il s’agit, conclut-il, d’un « discours survivaliste d’où la politique est absente ».

Pierre Charbonnier est chargé de recherches à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Il travaille sur les rapports entre les sciences sociales et les questions environnementales. Il a publié La fin d’un grand partage, CNRS Editions 2015 et d’un livre sur l’écologie politique à paraître aux éditions La Découverte (2020).

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Pour aller plus loin

Afin d’aider les étudiants, enseignants ou professionnels qui utilisent Cairn.info à s'orienter sur notre plateforme, Cairn propose désormais des « Dossiers » composés par des structures partenaires (les revues Le Carnet Psy et Nectart, le magazine Books, etc) sur des thématiques en lien avec l’actualité des sciences humaines et sociales.

Certains de ces dossiers sont par ailleurs traduits en anglais et/ou en espagnol, pour faciliter la découverte des revues francophones par les non-francophones.

Chaque dossier proposé par Cairn et ses partenaires est accessible gratuitement et reprend les éléments suivants :

  • un éditorial rédigé par nos partenaires introduisant la thématique proposée ;
  • une présentation détaillée, et éventuellement critique, de trois articles parus dans les revues partenaires de Cairn.info ;
  • une liste de lecture complémentaire pour approfondir le thème retenu sur Cairn.info au-delà des articles sélectionnés.

Mis en ligne sur Cairn.info le 30/12/2022
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