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Drames et enjeux des migrations latino-americaines

Les migrants des trois pays d’Amérique centrale sont désormais plus nombreux que les Mexicains à franchir la frontière américaine et les Mexicains sont plus nombreux à revenir au pays qu’à émigrer. Notre dossier présente de multiples aspects de cette réalité complexe et rapidement évolutive : enjeux économiques, géopolitiques, humanitaires et simplement humains.
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Dans 2022/27

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1 Les migrants des trois pays d’Amérique centrale sont désormais plus nombreux que les Mexicains à franchir la frontière américaine et les Mexicains sont plus nombreux à revenir au pays qu’à émigrer. Les Centraméricains fuient la pauvreté mais plus encore la violence imposée par les gangs urbains. Lors de leur périple vers le nord, ils rencontrent la violence des narcotrafiquants et celle des forces de l’ordre mexicaines. À la frontière des États-Unis, ils sont confrontés à la violence des autorités et des institutions américaines, qui s’est accentuée sous la présidence de Donald Trump.

2 Notre dossier présente de multiples aspects de cette réalité complexe et rapidement évolutive : enjeux économiques, géopolitiques, humanitaires et simplement humains. Les statistiques nous renseignent sur les entrées et sorties régulières mais pas sur les migrations clandestines, plus nombreuses. Au-delà des chiffres, ce sont d’abord les politiques menées par les États qui interpellent, avec leurs brusques variations et des efforts de coordination qui révèlent le plus souvent des vœux pieux. Quant aux sociologues, ce sont les trajectoires individuelles qui surtout les intéressent. Elles ont motivé quantité d’études de terrain, qui permettent de dresser des typologies mais aussi de présenter et d’analyser des personnalités très variées, parfois hors du commun.

3 Le géographe Laurent Faret montre comment le Mexique est devenu « un espace de repli dans des trajectoires bloquées » et met l’accent sur le nouveau rôle joué par la frontière sud du pays, devenue un « point de cristallisation d’enjeux multiscalaires ». Au travers de trois portraits, la sociologue Olga Odgers-Ortiz décrit la manière très diverse dont les migrants perçoivent la violence à laquelle ils ont été exposés. Son collègue Philippe Schaffhauser tire de riches enseignements d’une série de rencontres approfondies avec un seul individu, « migrant professionnel ».

Réalités de terrain et enjeux géopolitiques

Aspirant migrant à la frontière de Tijuana-San Diego / Tomas Castelazo, CC3.0

4 L’espace régional dont le Mexique est le centre est « l’un des plus transités au monde », écrit le géographe Laurent Faret dans la revue Hérodote. Il décrit les évolutions récentes d’une dynamique ancienne, en mettant l’accent sur les « enjeux géopolitiques » de ces flux migratoires. Au cours des années récentes le Mexique a cessé d’être la principale source de migrants vers les États-Unis. Les entrées de Chinois et d’Indiens ont dépassé le nombre de Mexicains en 2015. Et en 2017 les appréhensions opérées à la frontière mexicaine par les forces américaines ont concerné plus de Guatémaltèques, de Honduriens et de Salvadoriens que de Mexicains. En outre le flux de Mexicains qui reviennent au pays est désormais supérieur aux entrées de Mexicains aux États-Unis – un phénomène que la politique agressive de l’administration Trump a accéléré.

5 Il reste que plus de 11 millions de Mexicains vivent aux États-Unis et les travailleurs saisonniers bénéficiant d’un contrat continuent d’affluer. Le changement le plus notable est bien l’afflux d’émigrés en provenance des trois pays du « Triangle Nord » de l’Amérique centrale, Guatemala, Honduras et Salvador. Ils fuient la pauvreté mais aussi la violence, car ces pays sont largement aux mains de gangs urbains, les « maras ». La plupart sont en situation irrégulière : « selon les sources, 200 000 à 500 000 migrants centraméricains traversent le Mexique annuellement ». Au total « la population issue de ces trois pays vivant aux États-Unis est proche de 3 millions ». Mais beaucoup d’entre eux ne parviennent à franchir la frontière nord-américaine et restent au Mexique. Du coup ce pays « apparaît comme un espace de repli dans des trajectoires bloquées ». D’autant qu’aux Centraméricains sont venus s’ajouter des flux de migrants haïtiens, cubains, vénézuéliens, nicaraguayens et même africains.

6 Le géographe présente les nouveaux enjeux géopolitiques mais aussi économiques et humanitaires engendrés par cette situation. Il décrit l’incapacité des pays de la région à se mettre d’accord sur une politique globale, les pressions exercées par les États-Unis pour tenter d’enrayer l’immigration, demandeurs d’asile y compris, pour tenter aussi d’entraver les trafiquants de drogue qui profitent des migrations et abusent des migrants. Il souligne l’extrême vulnérabilité de ces populations en mouvement, exposées à toutes sortes d’extorsions et de sévices, y compris de la part des fonctionnaires mexicains. Il montre comment la frontière sud du Mexique est devenue un « point de cristallisation d’enjeux multiscalaires ». Une frontière susceptible de devenir « la troisième frontière des États-Unis, soumise à trois dangers majeurs : terrorisme, narcotrafic et migration ».

Laurent Faret est professeur de géographie à l’Université Paris-Diderot et chercheur au Centre d’études des sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques (Cessma). Il a publié Les terrritoires de la mobilité : migration et communautés transnationales entre le Mexique et les États-Unis, CNRS Éditions 2020.

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Pour aller plus loin

La violence sous toutes ses formes

Manifestation à Chicago le 16 août 2018 contre la politique américaine de détention de migrants / Charles Edward Miller, CC2.0

8 Les migrants venus d’Amérique centrale qui traversent le Mexique dans l’espoir de passer aux États-Unis ont tous une expérience de la violence, que ce soit dans leur pays d’origine, au cours de leur périple ou à la frontière des États-Unis. Certains aspects de cette violence ont fait la une des médias, mais c’était la partie émergée de l’iceberg. Toute une littérature spécialisée s’est développée sur le sujet. La sociologue mexicaine Olga Odgers-Ortiz, qui a fait son doctorat en France, en rend compte dans la Revue européenne des migrations internationales, avant d’exposer les résultats d’une recherche récente qu’elle a conduite auprès de migrants bloqués à Tijuana dans l’espoir de voir leur demande d’asile politique acceptée par les autorités américaines.

9 Pour tous ces migrants, la situation s’est encore précarisée dans le sillage de l’élection de Donald Trump. Son discours « suprémaciste » a trouvé des échos chez les Mexicains eux-mêmes et les mesures qu’il a prises ou tenté de prendre ont eu des répercussions directes. Le gouvernement mexicain a dû renoncer à faciliter le transit des migrants et prendre en charge une partie croissante des demandes d’asile. Les conditions de demande d’asile à la frontière américaine se sont durcies, des enfants ont été séparés de leur famille.

10 La sociologue a recueilli les témoignages de nombreux migrants en attente d’une solution hébergés à Tijuana dans des refuges financés par des organisations caritatives. Pour cet article elle en a sélectionné trois, qui illustrent différentes perceptions de la violence. Ainsi, Bartolomé a fait l’objet d’un chantage puis a été menacé de mort par les maras de sa ville au Salvador. En comparaison, le Mexique lui paraît un havre de paix. Patricia, elle, a été victime de la violence des paramilitaires Nicaraguayens. Elle a quitté le pays avec son compagnon et sa plus jeune fille. Au Mexique tous ses avoirs ont été saisis par la police fédérale ; après quoi son compagnon s’est révélé violent, elle a dû s’en séparer. Pourtant, « comme Bartolomé, elle juge ‘normal’ le niveau de violence et d’insécurité au Mexique ». Elle se dit reconnaissante envers les autorités mexicaines de ne pas lui avoir retiré son visa. Mais elle hésite à demander l’asile aux États-Unis car elle ne parle pas l’anglais et ne connaît personne sur place. Quant à Jacqueline, elle est de Tegucigalpa, la capitale du Honduras. Elle menait une vie précaire mais n’a pas connu de violence sur place. Mère célibataire, elle a quitté son pays dans des conditions difficiles mais trouvé le moyen que ses jeunes fils viennent la rejoindre en cours de route. En dépit de diverses péripéties elle ne parle pas de violence au Mexique. Mais après avoir attendu plusieurs mois que sa demande d’asile aux États-Unis soit examinée elle a été conduite avec ses enfants par les autorités américaines, comme c’est désormais l’usage, dans un local réfrigéré où les conditions lui ont paru relever de la torture. Elle y est restée quatre jours avant d’être reconduite au Mexique dans l’attente d’une possible comparution devant un juge, après un nouveau séjour dans ce local. Elle a décidé de renoncer.

11 La sociologue observe que les deux formes de violence les moins acceptées sont celles éprouvées dans le pays d’origine, quand elles ont conduit au départ, et celles, inattendues, rencontrées avec les autorités américaines à la frontière. Les violences subies entre-temps, lors du parcours, sont minimisées ou relativisées. Elles sont considérées comme « le prix à payer ». La sociologue insiste sur le rôle essentiel des refuges créés près de la frontière à l’initiative de la société civile.

Olga Odgers-Ortiz, professeure de sociologie, est au Colegio de la Frontera Norte, San Antonio del Mar au Mexique. Elle a publié Identités frontalières, L’Harmattan 2002.

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Pour aller plus loin

Un cas d’espèce : le migrant professionnel

Train de migrants, Chiapas, Mexique, 2000 / Don Bartletti, CC3.0

13 Pour le sociologue, étudier les migrants n’impose pas forcément de rassembler des statistiques ni même d’interroger un grand nombre de personnes. Au Mexique, Philippe Schaffhauser montre tout le parti qu’on peut tirer d’une relation approfondie avec un seul migrant. Dans la revue Migration Société, il présente le cas d’Efrain A.H., dit « Le Clan » (noms fictifs). C’est un « migrant professionnel ». Depuis les faubourgs de Mexico, il fait l’aller et retour aux États-Unis depuis 28 ans. Ce n’est pas un « migrant mexicain typique », car bien qu’issu d’un milieu modeste il n’est pas spécialement pauvre, n’est pas d’origine rurale et ne fait pas partie d’un réseau de migration structuré. Il migre seul. Il a développé ce que le sociologue appelle « une intelligence migratoire ». Il a plusieurs façons de franchir clandestinement la frontière américaine, par la terre ou par le fleuve. Il le fait seul, sans « passeur ». À l’occasion, il sert lui-même de passeur. Il a été appréhendé une fois, et a séjourné quatre mois dans un centre de détention américain, mais cela ne l’a pas empêché de continuer. Ses séjours durent de quelques mois à près de deux ans. Au lieu de se diriger ensuite vers l’ouest des États-Unis, où vont la plupart des Mexicains, il est allé dans les grandes métropoles du Nord et de l’Est, y compris Chicago et New York, pour finalement préférer Kansas City. Après avoir exercé divers petits métiers, il est devenu peintre en bâtiment, puis couvreur. Son « principal compagnon » est l’alcool, il a tâté de la drogue, fait un séjour à l’hôpital et connu diverses aventures, mais il maîtrise suffisamment sa vie pour verser régulièrement de l’argent à sa famille restée à Mexico. Et bien que bilingue, il n’envisage pas un instant de s’établir aux États-Unis. Du point de vue de cette approche « pragmatiste » choisie par le sociologue, « les migrations internationales ne sont rien d’autre qu’un espace de continuité pour construire de nouvelles expériences ».

Philippe Schaffhauser est professeur de sociologie à l’Instituto Mora à Mexico. Il a publié Migration, dé-migration, retour au Mexique et droits des travailleurs migrants, L’Harmattan 2019.

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Pour aller plus loin

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Chaque dossier proposé par Cairn et ses partenaires est accessible gratuitement et reprend les éléments suivants :

  • un éditorial rédigé par nos partenaires introduisant la thématique proposée ;
  • une présentation détaillée, et éventuellement critique, de trois articles parus dans les revues partenaires de Cairn.info ;
  • une liste de lecture complémentaire pour approfondir le thème retenu sur Cairn.info au-delà des articles sélectionnés.

Mis en ligne sur Cairn.info le 07/11/2022
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